Manifeste pour une culture olfactive, par Caro Verbeek (fr-en-it)

Ce discours a été prononcé par Caro Verbeek, historienne de l’art, à l’Oude Kerk (vieille église) d’Amsterdam, le 2 mai 2019 en clôture de la cérémonie annuelle des Art & Olfaction Awards, dans une atmosphère de parfum de rose.

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Ce discours a été prononcé par Caro Verbeek, historienne de l’art, à l’Oude Kerk (vieille église) d’Amsterdam, le 2 mai 2019 en clôture de la cérémonie annuelle des Art & Olfaction Awards, dans une atmosphère de parfum de rose.

« Tout mon génie est dans mes narines »

Cette phrase, si forte et si évocatrice, sonne comme ce qu’aurait pu dire un artiste contemporain (comme Peter de Cupere ou Sissel Tolaas). Mais ce sont les mots de l’un des philosophes les plus influents de l’ère moderne : Friedrich Nietzsche (1844 – 1900).

L’explication de sa déclaration était double.

En premier lieu, le philosophe se référait à la théorie dite du miasme. Avant que le biologiste Pasteur découvre que les virus et les microbes propagent des maladies, on avait pour habitude de croire que la puanteur pouvait transmettre des maladies. L’effluve émis par une personne était censé apporter des informations sur son état.

Ensuite, et plus important encore, Nietzsche – qui était assez rebelle – répondait à une croyance répandue chez les penseurs des Lumières, qui prétendait que le sens de l’odorat (et les autres supposés « sens inférieurs », comme le goût et le toucher) ne pourraient jamais mener à une expérience esthétique ou à la connaissance, au même titre que la vue et l’ouïe, car ces sens ne permettaient pas la contemplation.

Cependant, Nietzsche était un fervent défenseur de l’intuition en tant que pourvoyeur suprême de connaissances, non pas en opposition avec l’intellect et la raison mais les englobant. L’odorat et l’intuition étaient des concepts fortement mêlés (dans de nombreuses langues, il n’y a qu’un seul mot pour les deux notions, comme le flair en français et fiuto en italien).

Un contemporain de Nietzsche était également convaincu que sans les sens, et je dis bien tous les sens, il n’y avait pas moyen de comprendre le monde.

Il s’agit de la célèbre spécialiste de l’éducation Maria Montessori (1870 – 1952).

Montessori a déclaré « Les sens sont les organes de préhension des images du monde extérieur, nécessaires à l’intelligence, comme la main est un organe de préhension des choses matérielles nécessaires au corps ». Même le jugement moral serait impossible. Sans perception sensorielle, il est en effet impossible de comprendre la relation entre les mots et les objets, entre notre existence intérieure et extérieure. Elle a fait toucher, sentir, goûter et même peser des objets à ses jeunes élèves en les invitant à faire le lien entre leur expérience, leur vocabulaire et leurs émotions.

Ces deux figures emblématiques – Nietzsche et Montessori – n’étaient cependant pas les premières à émettre l’idée que la perception, et l’odorat en particulier, pouvaient mener à une connaissance plus profonde. L’une d’elles venait d’un tout autre domaine, plutôt inattendu : la religion.

Hildegard von Bingen était une mystique du XIIe siècle, très connue et respectée, et ce bien qu’elle fût une femme. Elle savait lire et écrire, et elle était considérée comme une intellectuelle. Cette abbesse bénédictine allemande était par ailleurs écrivain, compositrice, philosophe et visionnaire. Bien que rétrospectivement, on pourrait plutôt dire “olfactionnaire”.

Voici l’une de ses pensées les plus fortes :

« Par notre nez, Dieu montre la sagesse qui se trouve, comme un sens parfumé de l’ordre, dans toutes les œuvres d’art, comme nous devrions le savoir par notre capacité à sentir ce qui est mis en ordre par la sagesse ».

L’un des phénomènes olfactifs auxquels elle se référait était ce que l’on appelait « l’odeur de sainteté », une aura invisible dégagée par des saints que l’on pensait avoir une âme pure, gagnée par la prière et l’ascèse (ne pas manger, ni boire). Cette odeur était l’expression terrestre d’une caractéristique divine et d’un signe envoyé par Dieu, suivant le principe théologique que tout ce qui était terrestre (ou satanique) sentait mauvais, alors que tout ce qui était divin sentait bon.

La plus célèbre sainte qui mourut dans une odeur de sainteté fut Thérèse d’Avila, plus connue pour la sculpture que Gian Lorenzo Bernini réalisa des centaines d’années plus tard, L’Extase de sainte Thérèse d’Avila, capturant une de ses visions dans la pierre avec une expression orgasmique éternelle sur son visage.

Au moment de sa mort, ceux qui se trouvaient à son chevet déclarèrent que la chambre était emplie de l’odeur des roses qui saturait tout le bâtiment. Le couvent sentait comme si des cascades de fleurs invisibles se déversaient par les fenêtres. Sa tombe aurait gardé le parfum des roses pendant huit mois. Et tout le monde savait et sentait, rien qu’en inhalant, que Thérèse était une sainte de l’ordre le plus élevé.

Quelque 600 ans après Hildegard von Bingen, les parfums n’étaient pas seulement considérés comme les plus hautes manifestations de la présence divine, mais apprendre des odeurs pouvait aussi sauver des vies.

L’historien Alain Corbin a reconstitué l’histoire sociale de la France du XVIIIe siècle avec une perspective olfactive, un « un regard du nez ». Médecins, infirmiers et autres professionnels de l’époque étaient alors employés par la ville pour détecter, décrire et éliminer les odeurs nauséabondes et dangereuses de la capitale française afin de protéger la santé publique. Cela montre que ces professionnels possédaient un vocabulaire olfactif vaste et plus ou moins objectif.

Je mentionne tous ces exemples historiques en raison du fait que :

  1. un manque apparent de vocabulaire olfactif,
  2. le rôle prétendument insignifiant de l’odorat dans la société au cours de l’histoire,
  3. la nature subjective de l’odorat,
  4. la position inférieure de l’olfaction dans la hiérarchie classique des sens et en conséquence,
  5. l’absence de l’olfaction dans le débat historique, philosophique et esthétique

sont souvent mentionnés dans les premières phrases des articles comme des raisons de la suppression, du discrédit, voire de l’isolement de l’odorat dans l’art et la science.

Rétrospectivement, nous avons l’impression que l’odorat a toujours été traité de cette façon, qu’il a toujours été classé parmi les sens les plus inférieurs et que nous n’avons jamais eu de mots pour décrire ce que nous sentons.

Si nous continuons à communiquer sur le sens de l’odorat de cette façon, nous mettons l’accent – peut-être involontairement – sur la position inférieure de l’olfaction et contribuons à la maintenir ainsi.

Des institutions comme The Institute for Art and Olfaction, des artistes, des universitaires, des critiques, des scientifiques et des conservateurs ont permis de mettre l’odorat en lumière.

Il ne serait donc pas exagéré de parler d’une renaissance olfactive. Mais cette renaissance est relative. Parce qu’elle se déroule encore trop souvent dans des espaces et des communautés cloisonnés.

Lorsque nous parlons de renaissance, cela suppose qu’il y a eu une époque où l’olfaction était auparavant célébrée. Et nous savons maintenant que c’était le cas.

Si, avec ces données historiques à l’esprit, nous proposons le sens de l’odorat comme un élément important au fil des siècles dans la vie des médecins, des mystiques, des enseignants, des philosophes, des artistes et de la société en général, il devient plus facile de promouvoir l’olfaction auprès de ceux qui ne sont pas encore conscients de son potentiel.

J’aimerais faire quelques modestes suggestions pour aboutir à cela :

  1. À tous les chercheurs (y compris moi-même) : cesser d’utiliser le mot ” inférieur ” comme adjectif pour le sens de l’odorat, du goût et du toucher, et parler à la place de sens “intime” ou “proche”.
  2. Aux historiens de l’art : cesser d’utiliser l’adjectif “olfactif” dans “l’art olfactif” à long terme, participer à des colloques qui ne sont pas centrés sur le sens de l’odorat pour sensibiliser ceux qui ne sont pas familiers avec le sujet.
  3. Aux chimistes, conservateurs et restaurateurs : établissons un cours et des lignes directrices sur les façons d’utiliser l’odorat dans les musées des beaux-arts et d’éliminer la peur de l’odorat chez les professionnels des musées.
  4. À tous les artistes et parfumeurs : continuez à faire ce que vous faites ! Vous êtes le moteur d’une révolution.
  5. À tous : rappelons-nous que l’odeur n’a jamais existé en dehors de l’art, de la société en général, de religion et de philosophie, mais qu’elle en constituait un élément fondamental.

Ainsi, l’olfaction peut enfin faire partie intégrante de l’histoire de l’art.

En attendant : inspirons et expirons la connaissance, rétablissons l’ordre parfumé, ouvrons grand nos narines !

A SOFT MANIFESTO ON SCENT CULTURE

Recited at the Oude Kerk by Caro Verbeek, in Amsterdam, on May 19th 2019, during the annual Art & Olfaction Awards, surrounded by the scent of roses.

«I can sniff out the truth»

Such a strong and evocative sentence. Although it sounds like something a contemporary artist (like Peter de Cupere or Sissel Tolaas) could have said, these are the exact words of one of the most influential philosophers of the modern era. Friedrich Nietzsche (1844 – 1900).

The explanation for his statement was twofold.

In the first place the philosopher referred to the so called miasma theory: before the discovery of biologist Pasteur that viruses and microbes spread diseases, people used to believe stench could transmit diseases. The aroma someone exhaled conveyed a lot of information on a person’s condition.

Secondly, and more importantly, Nietzsche – who was quite rebellious – responded to a dominant belief among Enlightenment thinkers that smell (and the other so-called lower senses, taste and touch) could never lead to aesthetic experience or knowledge like sight and hearing could, because these senses don’t allow for contemplation. Nietzsche however was a firm advocate of intuition as the supreme provider of knowledge, not opposed to but encompassing intellect and ratio. Smelling and intuition were highly intertwined concepts at this time (in many languages there is only one word for the two notions, such as flair in French and fiuto in Italian).

A contemporary of Nietzsche was also convinced that without the senses, and I mean all of them, there was no way of understanding the world.

I am talking about the famous education specialist Maria Montessori (1870 – 1952).

Montessori stated that without training the senses the world be unknowable to mankind. Even moral judgment would be impossible. Without sensory perception, it is after all impossible to understand the relationship between words and objects, between our inner and external existence. She made her young students touch, smell and taste and even weigh objects and relate their findings to vocabulary and to emotions.

These two iconic figures – Nietzsche and Montessori –  weren’t even the firsts – to support the thought that sensing, and smelling in particular could lead to profound knowledge.

And one of them comes from an entirely different unexpected field. Namely from religion.

Hildegard von Bingen was a 12th century, highly respected and well-known mystic, even though she was a woman. She was able to read and write and considered an intellectual. In fact, besides being a mystic this German Benedictine Abbess was a writer, composer, philosopher and visionary. Although retrospectively one might rather say ‘olfactionary’.

One of her most striking thoughts was, and I quote:

«By our nose God displays the wisdom that lies like a fragrant sense of order in all works of art, just as we ought to know through our ability to smell whatever wisdom has to arrange»

One of the olfactory phenomena she was referring to was the so-called ‘odour of sanctity’, an invisible aura exuded by saints thought to have a pure soul, obtained by prayer and asceticism (not eating and drinking). This odour was an earthly expression of a divine characteristic and a sign sent by god, following the theological principle that everything earthly (or satanic) smelled foul, whereas everything divine was fragrant.  

The most famous saint who died in an odour of sanctity was Teresa d’ Avila, best known for the  sculpture Bernini created hundreds of years later, capturing one of her visions in stone, with an eternal orgasmic expression on her face (more on that tomorrow during Odorama, Scent from Heaven).

The moment she died her bedside attendants said the room filled with the scent of roses that grew to saturate the building.  The convent smelt like it had erupted into bloom and cascades of invisible blossoms poured from the windows. Her grave held the scent of roses for eight months. And everyone knew and felt, just by inhaling, that Teresa was a Saint of the highest order.

Some 600 years after Hildegard von Bingen’s era, scents weren’t only considered the highest manifestations of divine presence,  learning from smells could even save lives here on earth.

Alain Corbin reconstructed the social history of 18th century France through the perspective of the nose, or with an olfactory gaze. Physicians and medics and other professionals at the time were employed by the city to detect, describe and eliminate the foul and dangerous smells of the French capital to safeguard public health. This means that these professionals entertained a vast and more or less objective olfactory vocabulary.

The reason I mention all these historical examples is because:

  1. a apparent lack of olfactory vocabulary,
  2. smell’s supposedly historical insignificant role in society,
  3. the subjective nature of smell,
  4. olfaction’s low position in the classical hierarchy of the senses and subsequently ,
  5. olfaction’s  absence in historical philosophical and aesthetic debate,

are often mentioned in the opening sentences of articles as reasons for the suppression, underestimation or even seclusion of the sense of smell in art and science. We retrospectively seem to think that smell has always been treated this way, that we never had any words to describe what we smell, and was always ranked as one of the lowest senses.

If we keep communicating about the sense of smell this way, we are – perhaps unintentionally –  actually emphasizing and helping sustain olfaction’s inferior position.

Institutions such as the Institute for Art and Olfaction, artists, scholars, critics, scientists and curators have put the sense of smell on the map.

It wouldn’t be exaggerated to speak of an olfactory renaissance.

But this renaissance is a relative one. Because it is still often taking place in encapsulated spaces and communities.

When we talk about a ‘rebirth’ (the actual meaning of ‘renaissance’), this presupposes there has been an era in which olfaction was celebrated before. And we now know it was.

If – with this historical knowledge in mind – we advocate the sense of smell as something that has been held in high regard throughout the ages by doctors, mystics, educationalists, philosophers, artists and society at large it would be much easier to elevate the status of olfaction among the people who are still oblivious of smell’s agency and capacity.

I would like to do a few modest suggestions to possibly obtain that:

  1. To all scholars (including myself):  stop using the word ‘lower’ as an adjective for the sense of smell, taste and touch, and speak of ‘intimate’ or ‘proximate’ senses instead.
  2. To art historians: stop using the adjective ‘olfactory’ in ‘olfactory art’ in the long run and participate in symposiums that don’t revolve around the sense of smell as to grow awareness among those that aren’t familiar with the subject.
  3. To chemists, curators and conservators: let’s set up a course and guidelines for how to use smell in museums of fine art and take away the fear of smell among museum professionals.
  4. to all artists and perfumers: keep doing what you do! You are the vehicle of a revolution.
  5. To everyone: emphasize that smell WAS NOT excluded from art, society at large, religion and philosophy, but a fundamental part of it.

That way olfaction can finally be included as a fundamental and self-evident part of the history of art.

In the meantime: let’s inhale and exhale knowledge, let’s restore the fragrant sense of order, let’s sniff out the truth today.

UN SOFT MANIFESTO PER LA CULTURA DELL’OLFATTO

Pronunciato all’Oude Kerk di Amsterdam il 2 maggio 2019 per l’annuale Art & Olfaction Awards, ambientato in un profumo di rose.

« Tutto il mio genio è nel mio naso »

È una frase forte ed evocativa. Avremmo potuto attribuirla ad un artista contemporaneo, come Peter de Cupere o Sissel Tolaas. Invece sono le parole di Friedrich Nietzsche (1844 – 1900), uno dei filosofi più noti dell’età moderna.

L’affermazione di Nietzsche si fa spiegare in due modi.

In primo luogo il filosofo si riferiva alla cosiddetta teoria del miasma. Prima della scoperta del biologo Pasteur che le malattie vengono diffuse da virus e microbi, si pensava che fossero trasportate da puzze: gli odori emanati dal corpo umano trasmettevano informazioni sulle condizioni di una persona.

In secondo luogo, e ben più importante, il ribelle Nietzsche respingeva l’idea dominante tra i filosofi dell’Illuminismo che l’olfatto – come gli altri cosiddetti sensi inferiori, gusto e tatto – non consente alcuna forma di contemplazione, e che non può condurre ad un sapere o un’esperienza estetica come la vista e l’udito. Nietzsche favoriva l’intuizione come suprema fonte di conoscenza: non in opposizione all’intelletto e la ragione, ma come contenitore di quest’ultimi. In quel periodo, olfatto e intuizione erano concettualmente intrecciati: non è per caso che in molte lingue questi concetti si esprimono con una sola parola (si pensi a flair in francese e fiuto in italiano).

Una contemporanea di Nietzsche era convinta che senza i sensi – e intendo tutti i sensi – non c’era modo di capire il mondo.

Mi riferisco alla famosa psicologa dell’educazione Maria Montessori (1870 – 1952).

Montessori affermò che il mondo è inconoscibile per gli esseri umani se non attraverso i sensi. Perfino il giudizio morale diventa impossibile. Senza la percezione sensoriale è impossibile comprendere la relazione tra parole e oggetti, tra la nostra esistenza interiore ed esteriore. La Montessori incitava i suoi giovani studenti a toccare, annusare, assaggiare e persino pesare oggetti, e a tradurre le loro esperienze in parole ed emozioni.  

Questi due personaggi iconici, Nietzsche e Montessori, non erano i primi a sostenere l’idea che la percezione sensoriale – e l’olfatto in particolare – potessero indurre a una forma di conoscenza profonda.

Uno dei loro predecessori proviene da un campo completamente diverso e inaspettato, vale a dire la religione.

Hildegard von Bingen era una mistica del 12° secolo, molto rispettata e ben nota benché fosse donna. La badessa benedettina tedesca era in grado di leggere e scrivere, ed era considerata un’intellettuale: era scrittrice, compositrice, filosofa e visionaria. Forse faremmo meglio a chiamarla ‘olfattoria’.

Ecco uno dei suoi pensieri più marcati:

« Attraverso il naso Dio ci mostra la saggezza nelle opere d’arte come un fragrante senso d’ordine, così come dovremmo conoscere attraverso la nostra capacità di annusare qualsiasi cosa messa in ordine dalla saggezza »

Uno dei fenomeni olfattivi a cui si riferiva è il cosiddetto ‘odore di santità’: un’aura invisibile trasmessa da santi dall’anima pura, frutto di preghiere e ascetismo (astinenza di cibi e bibite). Quest’odore era l’espressione terrestre di un carattere divino, il segno di Dio: rispecchia quel principio teologico che attribuisce le puzze al mondo terrestre (o satanico), e le fragranze al mondo divino.

La persona più famosa a morire avvolta dall’odore di santità fu Teresa d’Avila. Divenne nota per la sua celebre scultura, creata dal Bernini alcune centinaia d’anni dopo: egli catturò una delle sue visioni in pietra, cogliendo l’eterna espressione orgasmica sul suo viso (ne parlerò più tardi durante Odorama, Scent from Heaven).

I suoi assistenti al letto ricordavano che nel momento in cui Teresa morì, la stanza si riempiva di un profumo di rose che si amplificava fino a saturare l’edificio. Il convento odorava di infiorate; come se cascate di fiori invisibili si riversassero dalle finestre. La tomba emanava un profumo di rose per otto mesi: bastava inalare l’odore per sapere che Teresa era una santa di primo ordine.

Circa 600 anni dopo Hildegard von Bingen, i profumi erano le più alte manifestazioni della presenza divina, e non solo: la conoscenza degli odori poteva salvare vite terrestri.  

Nella sua ricostruzione della storia sociale della Francia del XVIIIo secolo, Alain Corbin usa la prospettiva del naso, o uno sguardo olfattivo. Racconta come medici ed altri professionisti dell’epoca erano impiegati dalla città per rilevare, descrivere ed eliminare i cattivi odori della capitale francese per salvaguardare la salute pubblica. Facevano uso di un vasto vocabolario olfattivo dall’aria positivista.

Il motivo per cui menziono tutti questi esempi storici è perché :

  1. l’apparente mancanza di un vocabolario olfattivo ,
  2. l’attribuzione limitata del ruolo dell’olfatto nella nostra società,
  3. il carattere soggettivo dell’olfatto,
  4. la scarsa importanza dell’olfatto nella gerarchia classica dei sensi, e
  5. l’assenza dell’olfatto nel dibattito storico, filosofico ed estetico

sono spesso citati nelle introduzioni di articoli di ricerca come motivi o cause della soppressione, la sottovalutazione o anche l’isolamento dell’olfatto nell’arte e nella scienza. Molti credono che l’olfatto sia sempre stato trattato in questo modo; che non abbiamo mai avuto parole per descrivere ciò che odoriamo; e che l’olfatto è da sempre considerato come uno dei sensi più bassi.  

Se continuiamo a trattare dell’olfatto in questo modo, non facciamo altro che sottolineare e sostenere, involontariamente o meno, la posizione inferiore dell’olfatto.  

Organizzazioni quali l’Istituto d’Arte e Olfatto (Institute for Art and Olfaction), ma anche artisti, studiosi, critici, scienziati e curatori hanno messo l’olfatto in evidenza.  

Non sarebbe esagerato parlare di una rinascita olfattiva.  

Pertanto si tratta di un rinascimento relativo, confinato in spazi e comunità racchiuse.

Parlare di ‘rinascimento’ nel suo significato originale suppone che ci sia stata un’epoca in cui si celebrava l’olfatto. Adesso sappiamo che era proprio così.  

Se – con questo dato storico in mente – proponiamo l’olfatto come elemento importante nel corso dei secoli nelle vite di medici, mistici, pedagogisti, filosofi, artisti e società in generale, diventa più facile promuovere la cultura degli odori tra coloro che sono ancora ignari delle loro implicazioni e potenzialità.

Vorrei dunque fare alcuni modesti suggerimenti a questi fini :

  1. Agli studiosi in generale (inclusa me stessa): finiamola di usare l’aggettivo ‘inferiore’ per i sensi dell’olfatto, del gusto e del tatto, e parliamo invece di sensi ‘intimi’ o ‘prossimi’ .
  2. Agli storici dell’arte: smettiamola, a lungo termine, di usare l’aggettivo ‘olfattivo’ in ‘arte olfattiva’, e partecipiamo a colloqui e simposi al di fuori della cultura dell’olfatto per far crescere una nuova consapevolezza tra coloro che non hanno familiarità con gli odori.
  3. Ai chimici, ai curatori e ai conservatori: sviluppiamo un corso e delle linee guida su come usare l’olfatto nei musei delle belle arti, e familiarizziamo i professionisti museali con gli odori.
  4. Agli artisti e i profumieri: continuate così! Siete i veicoli di una rivoluzione .
  5. A tutti: ricordiamoci che l’odore NON è mai esistito al di fuori dell’arte, della società in generale, della religione e della filosofia; al contrario, è una parte fondamentale di esse.

In questo modo l’olfatto può essere finalmente incluso come elemento evidente e fondamentale della storia dell’arte.

Nel frattempo: inspiriamo ed espiriamo conoscenza, ripristiniamo il fragrante senso dell’ordine, annusiamo oggi la verità.

Traduzione italiana di Marcello Aspria

Art & Olfaction Awards 2019, le palmarès

Hier soir a eu lieu la sixième édition des Art & Olfaction Awards organisée cette année à Amsterdam, par l’association américaine The Institute for Art and Olfaction. Palmarès.

Si Amsterdam nous a accueillis avec un petit rayon de soleil perçant à travers les gros nuages gris, il faisait bien frais à notre arrivée à l’intérieur de la Oude Kerk ( « vieille église ») où se tenait cette année la remise des prix. Mais la beauté de la plus ancienne église de la ville,  avec ses volumes impressionnants, son orgue baroque monumental, et ses vitraux multicolores nous a presque fait oublier la température le temps de la cérémonie.

L’orgue de Oude Kerk, Amsterdam

Saskia Wilson Brown a fondé The Institute for Art and Olfaction il y a sept ans pour promouvoir une parfumerie indépendante, artisanale et en lien avec des pratiques artistiques. Les Awards sont constitués de six remises de prix, dont un nouveau : les prix Independant, Artisan et Aftel récompensent des parfums ; le prix Sadakichi, un artiste pour son œuvre ; un prix est attribué à une personnalité pour sa contribution à la culture olfactive et enfin le nouveau prix Septimus Piesse récompense désormais une personne qui a fait preuve d’un esprit visionnaire dans sa démarche expérimentale ou créative, avec une portée internationale.

Pour être en compétition dans les catégories Independant et Artisan, les marques ou les parfumeurs doivent envoyer leurs échantillons à l’Institut, qui les transmettent ensuite aux membres des deux premiers jurys (quelques centaines d’échantillons pour chaque catégorie). Le sélection finale est ensuite évaluée par le jury final, et à l’issue de ce vote, deux gagnants ex-aequo par catégorie seront désignés.

Les jurys sont composés de parfumeurs, journalistes, blogueurs, artistes de pays divers. Toute évaluation est effectuée en aveugle, uniquement accompagnée de petits textes d’intention, rédigés par les marques, qui peuvent aider à arbitrer les choix.

Le prix Aftel, qui récompense un parfumeur artisanal qui ne fait appel à aucune autre structure externe, le prix Sadakichi et le prix Septimus Piesse sont chacun attribués par un comité spécial.

Et les vainqueurs sont….

Dans la catégorie Artisan, le premier à monter sur scène est le parfumeur allemand Sven Pritzkoleit, fondateur de la marque SP Parfums, pour Powder & Dust, co-créé avec la youtubeuse Yana Lysenko (Tommelise). Le parfum joue sur des accords cosmétiques et tendres de mimosa, violette, vanille avec des notes poudrées et fruitées, évoquant un rouge à lèvre.

Sven Pritzkoleit et Yana Lysenko, pour Powder & Dust

Le deuxième prix revient à Hiram Green pour Hyde, un parfum 100% naturel (comme toutes ses créations, par ailleurs d’une exécution remarquable). Un puissant accord fumé de bouleau, labdanum et cuir est associé à des notes florales et baumées, presque médicinales, dans une structure chyprée cuirée, avec beaucoup de complexité et de finesse, bien loin des mixtures d’huiles essentielles de certaines marques « naturelles ».

Hiram Green, pour Hyde

La categorie Indépendant a tout d’abord récompensé Colorado, une édition limitée d’American Perfumer, maison fondée par Dave Kern, qui a fait appel à Dawn Spencer Hurwitz, connue pour sa marque DSH, qui est elle aussi originaire de cet état. Elle a retranscrit l’idée d’une promenade en forêt aux milieux des conifères, avec des notes boisées de pin, cèdre, santal, résineuses, camphrées, balsamiques, crémeuses, dans une atmosphère naturaliste et réconfortante.

Dave Kern et Dawn Spencer Hurwitz pour Colorado

Le deuxième prix a été remis à Rich Mess, créé par Ryan Richmond, un directeur artistique et designer basé à Brooklyn, dont c’est le premier parfum, en collaboration avec la parfumeur Christophe Laudamiel. Du cuir enrobé dans un accord vert et lactonique de figue, rhubarbe, avec des accents crémeux et épicés fleur blanche. Explosif et réjouissant.

Christophe Laudamiel et Ryan Richmond pour Rich Mess

Le prix Mandy Aftel a été décerné à Maderas de Oriente Oscuro, créé par Paul Kiler pour sa marque PK Perfumes, et que je n’ai pas eu le plaisir de sentir.

Le prix Sadakichi a été remis à l’artiste brésilienne Josely Carvalho pour son œuvre Diary of Smells: Glass Ceiling, dont une partie a été présentée dans le septième numéro de Nez par Clara Muller. Elle a collaboré pour cette œuvre avec le parfumeur Leandro Petit de Givaudan.

Le prix de la contribution à la culture olfactive a été décerné à Sissel Tolaas pour l’ensemble de sa carrière. Cette dernière étant au Groenland en ce moment pour une recherche, c’est Judith Gross, (VP – marketing de la création et du design d’IFF –International Flavors & Fragrances) qui la représentait, la maison de composition américaine l’ayant soutenue dans ses projets depuis quinze ans. L’artiste norvégienne présente en ce moment à Berlin – où elle vit – l’exposition « 22 – Molecular Communication », jusqu’au 24 juin.

Enfin, le nouveau prix Septimus Piesse – du nom du parfumeur du XIXe siècle connu notamment pour ses recherches sur l’analogie entre musique et parfums – a été attribué à Frederik Duerinck, membre du collectif Polymorf (qui s’était déjà vu décerner le prix Sadakichi en 2015 pour Famous Deaths). L’artiste, cinéaste et designer néerlandais a récemment développé un projet d’intelligence artificielle appliquée à la création de parfum, baptisé « Alternate Realities », déjà présenté à New York, et qui sera exposé au Phi Center à Montréal de mai à septembre et en juin à Sheffield (Royaume-Uni). Ce dispositif interactif de parfumerie algorithmique permet de concevoir en direct une formule de parfum sur la base d’un questionnaire de personnalité et s’améliore sur la base du feedback des visiteurs.

Rendez-vous en 2020 pour la huitième édition des Awards, à Los Angeles, où nous aurons le plaisir de lancer le neuvième numéro de Nez… en anglais bien sûr !

Art and Olfaction Awards, les gagnants 2018

Samedi 21 avril dernier se tenait à Londres, dans le quartier de Notting Hill, la cérémonie de remise des prix de la cinquième édition des Art and Olfaction Awards, organisée par The Institute for Art and Olfaction.

 

Samedi 21 avril dernier se tenait à Londres, dans le quartier de Notting Hill, la cérémonie de remise des prix de la cinquième édition des Art and Olfaction Awards, organisée par The Institute for Art and Olfaction. Cette association fondée par Saskia Wilson Brown et basée à Los Angeles contribue au rayonnement de la parfumerie indépendante et artisanale (très développée aux États-Unis) et des pratiques artistiques autour de l’olfaction, à travers des ateliers, des conférences et des expositions.

Les Awards sont constitués de cinq remises de prix, dont trois récompensent des parfums (Indépendant, Artisan et Aftel – du nom de Mandy Aftel, parfumeur et fondatrice de la marque Aftelier et du musée Aftel Archive of Curious Scents, situé à Berkeley), un qui est attribué à un projet artistique (Sadakichi) et un dernier à une personne pour sa contribution à la culture olfactive.

Les marques envoient leurs soumissions à l’Institut, et deux premiers jurys sentent et sélectionnent des finalistes, qui seront ensuite évalués par un jury final. 

Les jurys sont composés de parfumeurs, journalistes, blogueurs, artistes de pays divers. Toute évaluation est effectuée en aveugle, uniquement accompagnée de petits textes d’intention, rédigés par les marques, qui peuvent aider à arbitrer leurs choix (un parfum qui par exemple ne colle pas du tout à l’intention sera-t-il moins bien jugé qu’un autre ? C’est aux juges d’en décider !). À noter : pour les catégories Artisan et Indépendant, deux gagnants ex aequo sont attribués chaque année.

Pour ceux d’entre vous qui connaissent les prix de l’ Olfactorama, créés quelques années avant les Art and Olfaction Awards (notamment par Juliette Faliu,  Patrice Revillard  et Alexis Toublanc, également rédacteurs pour Nez), vous y verrez quelques points communs : l’indépendance et les évaluations à l’aveugle… et quelques différences, puisque l’Olfactorama ne se limite pas à la niche – où aucune distinction n’est faite entre les “artisans” des indépendants – mais couvre aussi le marché dit mainstream/sélectif. De plus, c’est le jury des six fondateurs de l’Olfactorama qui réalise la première sélection, tandis que les Art and Olfaction Awards reçoivent des parfums soumis par les marques elles-mêmes.

Prix Artisan : remis aux marques fondées par le parfumeur, qui a conçu et créé le parfum lui-même.

Chienoir de Bedeaux, une maison anglaise fonde par Amanda Beadle.

Club Design, par The Zoo, une marque fondée par le parfumeur et artiste français Christophe Laudamiel, qui vit à New York.

Prix Indépendant : attribué à des marques qui font appel à un parfumeur externe.

L’Eau de Virginie, par Au Pays de la fleur d’Oranger, créée par Jean-Claude Gigodot avec la fondatrice Virginie Roux.

Nuit de Bakélite de Naomi Goodsir, composé par Isabelle Doyen, avec la créatrice et Renaud Coutaudier. Nuit de Bakélite a également été récompensé quelques jours auparavant à l’occasion des Fifi Awards.

Prix Aftel : pour les parfums « entièrement faits à la main » 

Le prix a été attribué au parfum Pays Dogon, créé par Isabelle Michaud qui a fondé la marque Mon Sillage, à Montréal et qui avait déjà été récompensée en 2015 pour son Eau de Céleri.

Le prix Sadakachi pour l’oeuvre olfactive a été remis à Oswaldo Macia, un Colombien vivant à Londres, qui a conçu Under the Horizon, avec un parfum créé par le parfumeur Ricardo Moya (IFF).

Pour sa contribution à la culture olfactive, l’artiste belge Peter de Cupere s’est vu remettre le prix associé.

Appel aux marques françaises indépendantes et artisanales qui nous lisez : les sélections des Art and Olfaction Awards se faisant uniquement sur les échantillons envoyés dans les délais prévus, il ne faut pas hésiter à participer pour représenter la France lors de ces Awards !

Crédit photo : Marina Chichi

The Art and Olfaction Awards à Berlin, les nouveaux horizons de l’art olfactif

Petite histoire d’une balade berlinoise à la rencontre de la crème de la crème de l’art olfactif, à l’occasion de la remise des Art and Olfaction Awards 2017.

Berlin est une ville humaine, chaleureuse et inspirante. C’est sans doute pour cette raison que Saskia Wilson-Brown, fondatrice de l’Institute of Art & Olfaction basé à Los Angeles, et des Awards du même nom, a décidé que la quatrième cérémonie de remises de prix se tiendrait cette année dans cette ville. Car un évènement qui se déclare international et qui souhaite rassembler les auteurs de la parfumerie artistique du monde entier ne pouvait décidément pas se cantonner à la côte ouest des Etats-Unis, et nous avons été les premiers à nous réjouir de pouvoir y assister pour la première fois.

 

Jeudi 4 mai

Notre vol Paris Orly-Berlin Schönefeld est déjà olfactif, envahi par les effluves corporels gonflés aux hormones d’une classe de lycéens aussi excités et bruyants qu’odorants. Sur le quai du U-Bahn d’Alexander Platz, c’est un fumet de currywurst qui nous accueille, et nous rappelle qu’à Berlin on peut calmer sa faim à toute heure, et n’importe où.

A notre arrivée à Mitte, la ville est baignée par un crachin froid et serré, qui ne nous empêche pas d’aller dîner dans une cantine vietnamienne du quartier aux effluves de phở, d’encens et d’urinoir. Puis nous allons regarder, amusés, les danseurs entraînés du Clarchens Ballhaus, dans une atmosphère de pintes de Pilsner, et finissons par aller déguster dans un silence bienvenu quelques-uns des excellents cocktails du Buck & Breck.

 

Clarchens Ballhaus

 

J’avais oublié qu’on pouvait encore fumer dans les bars ici, malgré la discipline légendaire des Allemands, cette règle qui nous parait aujourd’hui comme une base de la civilité même pour nous, indociles Français, surprend toujours, et modifie notablement les habitudes : shampooing obligatoire et changement de vêtements intégral à chaque sortie nocturne.

Buck & Breck

 

 

Vendredi 5 mai

Heureusement, l’Experimental Scent Summit prévu par l’Art & Olfaction Institute ne débute qu’à 11heures. Cette journée de présentations, workshops et échanges informels autour de l’art olfactif organisée par Saskia et l’artiste berlinoise d’origine catalane Klara Ravat s’annonce longue et intense. Et en anglais…

Se retrouver à Berlin dans la même salle qu’une cinquantaine de personnes venues de (presque) tous les continents pour écouter, échanger et partager sur les liens entre l’art et l’olfaction procure un sentiment d’excitation intense, en plus de l’immense plaisir de rencontrer pour la première fois des gens que l’on croit presque connaître à force de les lire ou les croiser par réseau social interposé. Pour ne citer qu’eux : Grant Osborne de Basenotes, Ashraf Osman de Scent Art Net, Eddie Bulliqi qui a écrit dans le troisième numéro de Nez, ou encore l’artiste japonaise Maki Ueda. Sans parler des nouvelles rencontres qui semblent nous ouvrir la porte d’un autre monde, et qui nous rappelle que la France est loin d’être le seul pays à s’intéresser à la parfumerie et à l’olfaction…

 

Experimental Scent Summit 2017 © Institute of art and olfaction- Michael Haußmann

 

Pendant huit heures, dix-sept personnes se succèdent pour expliquer leur travail, présenter leurs œuvres, leurs recherches, partager leurs interrogations ou leur projets.. Et durant toute cette journée, la douce sensation que quelque chose est en train de se passer dans le monde de l’olfaction, et qu’on est en train d’y assister en direct est terriblement stimulante et réellement émouvante.

Je ne peux pas tout résumer, ce serait trop long, je vous livre donc juste quelques extraits, pour vous donner un aperçu de la journée.

 

Andreas Whilelm – © Institute of art and olfaction – Michael Haußmann

Andreas Whilelm est parfumeur que j’avais déjà croisé à Esxence sur le stand de sa marque Perfumesucks. Il travaille pour une petite société de composition turque, mais aussi de manière indépendante notamment en collaborant avec des artistes. Il nous explique son quotidien de parfumeur, entre le rôle du commercial et celui de l’évaluateur. Évoquant l’art olfactif, il observe que les odeurs présentées lors d’expositions sont quasiment exclusivement mauvaises, davantage créées pour choquer que pour leur beauté olfactive. Bien vu.

Après avoir collaboré à Scent Culture Institute, Ashraf Osman, basé à Zurich, a créé le site Scent Art Net, qui recense tous les événements artistiques autour de l’olfaction, présents et passés. Il est aussi l’initiateur d’une future page Wikipedia sur l’art olfactif, encore en cours de validation. Il insiste sur l’absence d’une ligne claire entre l’art et le parfum, et distingue l’ « art du parfum » (considérer un parfum et parler de son esthétique) et le « parfum de l’art » (l’art olfactif qui en général rassemble des parfums justement à l’esthétique rudimentaire, voire absente, ou le plus souvent “provocante” comme le soulignait Andreas Whilelm).

 

Une table ronde réunit ensuite Eddie Bulliqi (Fragrantica, Basenotes), Olivia Jezler et Andreas Whilelm, autour de la question des liens entre l’art olfactif, la parfumerie et les marques, qui ont encore du mal à converger aujourd’hui. La difficulté de trouver des ressources pour financer une œuvre d’art olfactif est d’autant plus grande qu’il n’existe pas encore de marché et donc d’investisseur pour ce genre de création. L’aspect éphémère d’une œuvre olfactive a certes son importance, mais ce point n’empêche cependant pas des performances d’exister et de se reproduire dans l’art contemporain. Vendre une formule constituerait-il une solution ? Non, car si les ingrédients ne sont pas exactement les mêmes que l’original, on n’obtiendra pas le même résultat olfactif. Cela rejoint un peu l’idée du parfum sur-mesure, qui d’après les intervenants, ne rencontre pas un franc succès, par exemple à Londres, où les lieux qui proposent ce genre d’offre demeurent déserts…

Si l’abstraction est présente depuis longtemps dans la création en parfumerie, il semblerait qu’on ramène toujours le parfum à du concret (ses ingrédients) pour le consommateur, à moins que ce ne soit les marques qui aient du mal à sortir de ce schéma… Une trop grande déconnexion demeure entre ce que les gens croient que le parfum contient (les matières revendiquées) et ce qu’il ressentent vraiment en le sentant. Le langage des parfums est sans doute en train de changer, et chacun devrait pouvoir se construire son propre langage avec son référentiel émotionnel, son vécu. Mais il est rappelé que parler d’ingrédients en parfumerie est déjà réservé à une petite poignée de connaisseurs, car la majorité s’arrête souvent à « c’est frais, c’est sucré », ou à ce que lui inspire l’égérie….

Frederik Duerinck – ©Institute of art and olfaction – Michael Haußmann

Vous vous souvenez peut-être de Frederik Duerinck, dont l’installation Famous Death avait suscité le débat sur Auparfum. Ce vidéaste, artiste et designer, membre du collectif Polyform, s’intéresse aux odeurs et à leur perception. Il nous rappelle que notre cerveau fait à chaque seconde une sélection de tout ce qu’il perçoit, à travers nos différents sens, et c’est ce qui constitue notre réalité, qui n’est donc pas celle de tout le monde. En stimulant notre corps, nous pouvons ainsi créer une autre réalité. Frederik travaille sur un dispositif qui, en modifiant la température sur des zones très précises du corps, entraînerait des stimulations de certaines zones du cerveau, finement analysées, et qui procureraient elles-mêmes des émotions. À suivre…

 

Yasaman Sheri enseigne le design à Copenhague, et nous parle elle aussi de perception de la réalité : « la façon dont nous percevons les choses affectent la manière dont nous les considérons ». Elle a demandé à ses étudiants de réfléchir à d’autres façons de faire sentir des odeurs au quotidien que de porter du parfum, en leur faisant concevoir et fabriquer des appareils et dispositifs parfois très artisanaux, mais pas dénués de créativité ni de poésie. Elle collecte également des “souvenirs olfactifs”, confiés par les personnes qu’elle croise, et rassemblés dans une base de données de près de 300 enregistrements très courts, qu’elle associe à des gammes de couleurs.

L’artiste japonaise Maki Ueda travaille depuis longtemps sur l’art olfactif. A travers un tour d’horizon de ses œuvres passées, elle nous explique qu’au Japon, on « écoute les odeurs », et qu’elles sont considérés comme internes, contrairement à l’Occident où les odeurs sont perçues comme externes.

Spyros Drosopoulos, parfumeur indépendant d’origine grecque vivant à Amsterdam, a créé sa marque, Baruti, il y a deux ans. Il tente de définir quels sont les critères d’un bon parfum : tout d’abord techniquement, il doit avoir un équilibre, une certaine stabilité dans le temps et de la performance. Puis esthétique : être créatif, nouveau et unique. Enfin, le parfum est-il un art ? S’il délivre un message, oui, car pour lui un parfum doit avant tout être une nouvelle histoire, et pas nécessairement se connecter avec la mémoire et les souvenirs. Et à la question de savoir s’il se sent comme un artiste, il répond « je suis aussi un artiste, si je fais un parfum qui raconte une histoire. Mais si je fais juste un produit qui sent bon, alors ce n’est pas de l’art. »

 

Wolfgang Georgsdorf, musicien de formation, a commencé à se demander dans les années 90 pourquoi on ne pourrait pas créer un spectacle olfactif, au cours duquel, à chaque respiration, on sentirait une odeur distincte, sans aucun mélange ni superposition, dans une séquence ordonnée, comme une partition de musique.

Vingt ans plus tard, Wolfgang réalise enfin son rêve en donnant les premières représentations d’Osmodrama, pièce olfactive jouée directement sur le clavier du dispositif Smeller 2.0. Cette machine infernale “joue des odeurs” lorsqu’on active ses touches comme celles d’un piano, telles des « smellodies », crées par le parfumeur Geza Schön, et qui sont propulsées dans l’air selon des vagues de diffusion précises, puis immédiatement chassées pour laisser place à l’odeur suivante. L’engin est majestueux, impressionnant, il semble presque vivant avec ses tuyaux tentaculaires et ses orifices oculaires. Démonter et remonter le Smeller 2.0 entre chaque représentation représente un coût faramineux, son créateur est donc à la recherche d’une place fixe où installer son œuvre définitivement, à la manière d’un orgue au sein d’une cathédrale, que l’on ne s’amuse pas à déplacer tous les deux mois.  À bon entendeur…

 

©Osmodrama

 

©Osmodrama

 

©Osmodrama

Samedi 6 mai

 

Il est 18 heures, les quelque 200 invités de la cérémonie des Art & Olfaction Awards arrivent progressivement au Silent Green Kulturquartier, ancien crématorium à l’élégance bucolique du quartier de Wedding, reconverti récemment en centre d’art. Le soleil est de retour, tout le monde est chic et heureux de se retrouver ou de se rencontrer. Nous arrivons en même temps que Christophe Laudamiel et son assistant Hugo, puis Denyse Beaulieu, qui est membre du jury, nous présente Leo Crabtree, fondateur de Beaufort London. Je reconnais de loin les parfumeurs allemands Mark Buxton et Geza Schön. Puis, consécration suprême – toujours grâce à Denyse – je rencontre enfin “en vrai” Luca Turin, en jeans-bretelles-Doc Martens violettes et chaussettes fuschia, total raccord aux couleurs de Nez, qu’il est d’ailleurs ravi de découvrir.

 

Il est temps de regagner la salle centrale pour la remise des prix, où après une présentation des membres du jury et des partenaires, les premiers lauréats sont  annoncés.

Le premier prix de la catégorie Artisan (lorsque le fondateur de la marque est le parfumeur) est décerné à Bruise Violet, de Sixteen92, une petite marque américaine inspirée par l’alchimie, la littérature, et fondée par Claire Baxter, qui est absente ce soir. J’avais déjà repéré cette violette intense, grasse et zestée, lorsque j’avais découvert les finalistes à Esxence en mars, je vous en reparlerai sans doute bientôt…

Le second prix dans cette catégorie est attribué à Mélodie de l’amour de Dusita, qui avait été chroniqué dans Nez#02. Sa fondatrice Pissara Umavijani, qui a composé le parfum, nous livre, au bord des larmes, un émouvant discours en hommage à son père. Un prix très mérité !

Dans la catégorie Indépendant (lorsque la marque fait appel à un parfumeur externe), le premier prix est remis à Fathom V de Beaufort London, composé par Julie Marlowe, et dont une critique figure dans Nez#03. Dans la continuité des premières créations, il confirme le talent de l’ancien batteur du groupe Prodigy, Leo Crabtree, dans la direction artistique de parfums.

Le deuxième prix revient à J.F. Schwarzlose Berlin, pour Altruist, une eau de parfum épicée et boisée créée par Véronique Nyberg, qui reprend la composition d’une eau de toilette lancée en édition limitée, en collaboration avec l’artiste Paul DeFlorian. Cette marque, créée en 1851, puis disparue dans les années 70 a été relancée en 2012 par deux associés berlinois

Le prix Sadakichi pour l’oeuvre d’art olfactif est attribué, sous une tonnerre d’applaudissements, à Wolfgang Georgsdorf pour son Osmodrama. J’espère que cette récompense l’aidera à trouver une place définitive à son fantastique Smeller !

Enfin, le dernier prix décerné est celui de la contribution à la culture olfactive, qui est remis à Christophe Laudamiel, parfumeur basé entre New-York et Berlin, qui a à la fois travaillé pour les marques classiques comme Ralph Lauren, Tom Ford ou Clinique, mais a aussi collaboré à des œuvres artistiques présentes dans des galeries, et qui par ailleurs vient d’écrire un manifeste sur le parfum intitulé “Liberté, égalité, fragrancité”.

 

 

Finalistes Art & Olfaction Awards 2017 ©Martin Becker

 

Pour clore la soirée, Luca Turin remonte sur la scène et annonce qu’il travaille à une nouvelle version de son Guide avec sa compagne Tania, invitant toute les marques à lui envoyer des échantillons. Il termine sur une pointe d’humour en déclarant à l’auditoire, évoquant les cauchemars olfactifs que nous font subir en général les  mondanités de ce type : “Je dois vous dire une chose, vous êtes le public le mieux parfumé du monde !”

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The Art and Olfaction Awards 2017, les finalistes

Créés en 2014 sous l’impulsion de The Institute d’Art and Olfaction, basé à Los Angeles, The Art and Olfaction Awards est une compétition internationale annuelle avec pour but de contribuer à la visibilité d’une parfumerie hors des sentiers battus et ainsi offrir une représentation diversifiée de cette industrie.

Créés en 2014 sous l’impulsion de The Institute d’Art and Olfaction, basé à Los Angeles, The Art and Olfaction Awards est une compétition internationale annuelle qui, selon le souhait de la fondatrice Saskia Wilson-Brown, a pour but de contribuer à la visibilité d’une parfumerie hors des sentiers battus et ainsi offrir une représentation diversifiée de cette industrie.

 

La liste des finalistes de l’édition 2017 a été révélée lors du salon Esxence à Milan. Ce concours convoque une participation plurielle venant tout aussi bien de petites maisons de niche indépendantes que de grandes maisons et dont sa singularité est d’offrir, notamment, la possibilité de présenter un projet expérimental où l’odorat est la raison première de la création artistique.

Il s’agit célébrer « les créations les plus extraordinaires », où l’originalité et une composition détonante, venant perturber ou réinterpréter les représentations odorantes que nous pouvons avoir, semblent être les maîtres mots du principe de sélection de cet événement.

Dans ce concours, prime la recherche d’une performance moderne de la parfumerie, c’est-à-dire au sens d’un spectacle odorant et qui ne soit pas là un simple discours destiné à la promotion et la commercialisation.

Le lien avec l’intention première du parfumeur et le contraste ou concordance avec la création parfumée apparaît comme un facteur déterminant dans l’évaluation des différents participants.

L’occasion de découvertes de marques nouvelles venant aussi bien du vieux continent que du nouveau en passant par l’Australie ou encore la Thaïlande, est synonyme de réjouissance pour tout amateur de parfums.

Voici la liste complète des finalistes répartis dans trois trois catégories :

  • « artisan » faisant référence à une création entièrement réalisée par les participants
  • « indépendant » ceux ayant eu recours à l’expertise d’un nez
  • et enfin le projet expérimental  « Sadakichi Award »

 

Catégorie Artisan

Baraonda, Nasomatto (Pays-Bas)

Bruise Violet, Sixteen92 (USA)

Ceremony, Mirus Fine Fragrance (USA)

Fatih Sultan Mehmed, Fort and Manlé Parfum (Australie)

Limestone, Thorn & Bloom (USA)

Liquorice Vetiver, SP Parfums (Allemagne)

Mélodie de l’Amour, Parfums Dusita (France)

Onycha, DSH Perfumes (USA)

Rosuerrier, Pryn Parfum (Thaïlande)

Saffron, Aether Arts Perfume (USA)

Vanilla and the Sea, Phoenix Botanicals (USA)

 

Catégorie Indépendant

Absolue d’Osmanthe, Perris Monte Carlo (Monaco)

Altruist, J.F. Schwarzlose Berlin

Anti Anti, Atelier PMP (Allemagne)

Belle de jour, Eris Parfums (USA)

Civet, Zoologist (Canada)

Close Up, Olfactive Studio (France)

Lankaran Forest, Maria Candida Gentile Maitre Parfumeur (Italie)

Maître Chausseur, Extrait D’Atelier (Italie)

Romanza, Masque Milano (Italy)

Fathom V, BeauFort London (Royaume-Uni)

Stones, Atelier de Geste (USA)

 

Projet expérimental

« The Smell of Data » par Leanne Wijnsma, une proposition de diffusion d’odeurs quand l’intimité de vos données numériques est menacée

« Is This Mankind » de Peter de Cupere, une réflexion sur l’odeur de nos chevelures et de la mémoire olfactive de l’expérience concentrationnaire

« Paradise Paradoxe » d’Elodie Pong

« Osmodrama berlin / Smeller 2.0 » de Wolfgang Georgsdorf

« The Feelies: Multisensory Storytelling – Amazon » de Grace Boyle

 

La cérémonie de remise des prix aura lieu le 6 mai au Silent Green Kulturquartier à Berlin. 

 

Site officiel des Art and Olfaction Awards : http://www.artandolfactionawards.org/

Le comité de sélection selon les différentes catégories : http://www.artandolfactionawards.org/judges/

Présentation officielle de l’Institute for Art and Olfaction : http://artandolfaction.com/about/

Une brève présentation de certains des finalistes sentis lors du salon Esxence : http://www.auparfum.com/esxence-2017-que-faut-il-en-retenir,3601

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