Nez, la revue… de presse – #6 – Où l’on apprend que les nez fins n’ont pas besoin de Google Maps

Au menu de notre revue de presse cette semaine : la haine farouche suscitée par l’innocente betterave est certainement plus liée à la génétique qu’aux souvenirs de cantine, vers un implant cérébral pour guérir l’anosmie, et cultiver votre odorat pourrait allonger votre espérance de vie.

Sommes-nous tous égaux face aux odeurs ? S’il vous arrive de penser « Mais comment peut-on aimer porter ça ??? » en sentant certains sillages dans le métro… eh bien la science a peut-être la réponse, nous dit le New York Times. Selon une étude menée à l’Université Rockefeller à New York, nous sentons tous un peu différemment, et ces divergences de perception seraient dues à nos gènes. Pour ces travaux, 300 personnes ont senti des fioles, et devaient évaluer l’intensité de leur odeur et le plaisir qu’elle leur procurait – ou pas. Résultat ? Les participants ne percevaient pas de la même manière le parfum du muguet, les effluves terreux de la betterave ou encore le caractère tourbé d’un whisky, entre autres. Plus étonnant : ces différences concernant des dizaines d’odeurs sont liées à une seule et même mutation génétique, identifiée par les auteurs de l’étude.

Vous repérez au nez une clochette de muguet ou un amateur de Diorissimo à des kilomètres à la ronde ? Réjouissez-vous : vous avez certainement le sens de l’orientation. L’hypothèse d’un lien entre odorat développé et capacité à s’orienter remonte aux années 70, et une étude réalisée par l’Université McGill à Montréal et récemment publiée dans la revue Nature vient l’étayer. 57 volontaires ont été invités à naviguer dans une ville virtuelle, puis à sentir et identifier 40 échantillons odorants. Ce sont les mêmes personnes qui ont réussi le mieux les deux tests, pourtant sans lien apparent entre eux. Parce que mémoire spatiale et acuité olfactive mobilisent en réalité les mêmes zones du cerveau : hippocampe droit et cortex orbitofrontal médian, qui s’épaississent d’ailleurs proportionnellement au développement de ces deux capacités. Un héritage de nos ancêtres préhistoriques qui mémorisaient leur territoire en même temps que l’odeur des proies et des prédateurs qui s’y trouvaient ?

Un odorat plus développé que la moyenne pourrait aussi allonger votre espérance de vie, selon une étude de l’université du Michigan relayée par France Inter. Il y a 13 ans, des chercheurs américains ont ainsi fait sentir et reconnaître une douzaine de parfums à 2300 personnes âgées de 71 à 82 ans. Depuis, ils analysent les causes de décès de leurs patients. « Les personnes qui avaient un mauvais odorat au début de l’étude avaient 46 % plus de risque de mourir prématurément, comparés aux personnes qui avaient un bon odorat », explique le professeur d’épidémiologie et de biologie Honglei Chen. Des études avaient déjà fait le lien entre perte d’odorat et maladies neurodégénératives comme Parkinson ou Alzheimer, mais pour la première fois, ces travaux montrent qu’il est également possible que les personnes avec un odorat plus faible aient plus de chances de mourir d’une maladie cardiovasculaire, sans que l’on sache l’expliquer pour le moment.

De quoi rendre particulièrement précieuses les recherches menées par les écoles de médecine de Harvard et de l’université de Virginie concernant un implant cérébral pour guérir l’anosmie, décrites sur le site Scientific American. Le docteur Eric Holbrook, médecin ORL au Massachussets Eye and Ear Hospital, est parvenu à provoquer des sensations olfactives chez des personnes à l’odorat normal, en l’absence d’odeurs, mais grâce à la stimulation électrique des nerfs du bulbe olfactif. Une première réussite encourageante qui pourrait à terme permettre de restaurer l’odorat de ceux qui l’ont perdu.

Ces deux-là ne semblent pas avoir de problèmes d’odorat : Fashion magazine a interrogé les critiques de parfums Luca Turin et Tania Sanchez. Rachat des marques de niche par les grands groupes, lancement de lignes exclusives par les grandes marques, développement des parfums naturels, engouement pour le oud, envol des prix : les auteurs de Perfumes – The Guide retracent l’évolution du secteur durant les dix dernières années. Et évoquent leurs derniers coups de cœur et leurs remords, de la réédition de l’Iris gris de Jacques Fath aux créations de Zoologist Perfumes en passant par Pamplelune de Guerlain, Eden de Cacharel, ou La nuit de Paco Rabanne.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #5 – Où l’on apprend que l’on peut créer une note muguet à partir de zestes d’orange

Au menu de notre revue de presse, l’avenir de la parfumerie est peut-être dans la fermentation, l’histoire du parfum du kyphi à l’IFRA, et les flacons préférés de Frida Kahlo.

Cette semaine, on se penche sur l’avenir du parfum, et on se plonge aussi dans son histoire. Le parfum du futur sera naturel ou ne sera pas ? Pas si sûr, nous explique Melody Baumgardner dans un long article sur le site de l’American Chemical Society, « Chemical and engineering news ». La demande de plus en plus importante d’ingrédients naturels est bien la tendance forte du moment et sûrement de demain : 19% des consommateurs américains de produits de beauté estimaient en 2017 qu’il était important pour eux d’acheter des parfums entièrement naturels, qu’ils jugent plus qualitatifs et plus sûrs. « Pourtant, l’industrie du parfum ne va pas devenir naturelle dans un avenir proche », souligne l’article. Précisément parce que la demande est trop forte et qu’il n’est pas possible d’assurer un approvisionnement responsable et durable pour toutes les matières premières naturelles. Le santal indien a été quasiment décimé pendant les décennies précédentes, et utiliser des substituts synthétiques est « bien plus respectueux de l’environnement ». Pour résoudre ce dilemme entre vertus du naturel et du synthétique, la clé pourrait se trouver notamment dans la chimie verte (qui permet de produire des molécules odorantes de synthèse plus efficacement et donc de réduire leur impact sur l’environnement) et dans des biotechnologies utilisant la fermentation pour obtenir de nouveaux ingrédients. On peut ainsi obtenir des molécules proches du patchouli à partir du sucre, ou de l’ambrettolide, un musc, à partir d’acides gras insaturés. Des matières qui ne peuvent pas être considérées comme naturelles, mais sont renouvelables et vegan.

Le magazine Gala s’intéresse aussi au « parfum écolo », et propose un rapide aperçu du sujet, du principe des flacons ressourçables aux marques certifiées bio comme Acorelle en passant par de nouvelles méthodes d’obtention pour certaines molécules : Hermetica, la marque lancée l’année dernière par les fondateurs de Memo, Clara et John Molloy, utilise dans une composition une note muguet obtenue non pas grâce à la synthèse, mais à partir de zestes d’orange. Et si le sujet vous intéresse, vous pourrez l’approfondir avec le 5e numéro de Nez, consacré au naturel et au synthétique en parfumerie.

Il ne contenait ni muguet ni orange, mais le kyphi a fait de l’Egypte le berceau de la parfumerie, nous rappelle le musée Fragonard, qui vient de rouvrir après des travaux d’agrandissements à Paris. Dans une première partie, le Musée du Parfum « expose toutes les étapes qui donnent vie au parfum » : matières premières, cueillette, extraction, distillation, formulation, fabrication, flaconnage. Dans sa deuxième partie, une collection de flacons anciens retrace l’histoire du parfum de l’Egypte ancienne au XXe siècle, entre pots à khôls, pomanders, et flacons à sels.
Autre voyage dans l’histoire de la parfumerie à New York au Brooklyn Museum, qui consacre une exposition à la vie personnelle de Frida Kahlo.

On y découvre notamment les flacons de parfums préférés de la peintre mexicaine, restés intacts comme le reste de ses effets personnels dans sa maison devenue musée. L’occasion d’approcher l’intimité de l’artiste et d’y chercher des correspondances avec son œuvre : la tradition avec L’Eau de Cologne originelle Jean-Marie Farina de Roger&Gallet, le modernisme avec le N°5 de Chanel, le surréalisme avec Shocking de Schiaparelli…

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #4 – Où l’on apprend que James Bond et Brigitte Bardot partagent le même parfum

Au menu de notre revue de presse, des interrogations. Féminin ou masculin ? Absinthe ou cannabis ? En matière d’impact environnemental, naturel ou synthétique ? Peut-on retrouver le goût du chocolat quand on l’a perdu ?

Cette semaine, le monde de l’olfaction se pose des questions. « Tous les parfums sont-ils mixtes ? », s’interroge ainsi L’Express. Si les marques jouent de plus en plus la carte de la gender fluidity, l’article rappelle que la différenciation sexuelle est l’exception plutôt que la règle dans la longue histoire du parfum. Bien avant l’androgyne Jicky créé en 1889 par Aimé Guerlain, et adopté ensuite par Brigitte Bardot comme par Sean Connery, hommes et femmes ont porté sans distinction pendant des siècles des senteurs à des fins prophylactiques, pour se protéger des maladies, et des eaux de Cologne. Ce n’est que la montée en puissance du marketing pendant les Trente Glorieuses qui a créé des jus genrés – avant que la niche ne remette la mixité au goût du jour. Il semble en revanche que notre odorat diffère en fonction de notre sexe. « Les hommes identifient moins facilement les odeurs car elles suscitent moins de réactions émotionnelles que chez les femmes, plus aptes à les mémoriser », d’après les travaux de Camille Ferdenzi-Lemaître, chercheuse en psychologie de l’olfaction.

Absinthe ou cannabis ? Le Figaro relève une tendance faisant la part belle aux substances dangereuses et addictives dans les lancements récents. Opium chez Yves Saint Laurent et Poison chez Christian Dior ont bâti leur communication et leur légende sur une analogie entre parfums et drogue ou philtre toxique. Désormais, les ingrédients controversés intègrent les formules, de l’absinthe de l’Eau de parfum intense Black Opium, toujours chez Yves Saint Laurent, au davana aphrodisiaque de But Not Today de Filippo Sorcinelli, en passant par les volutes de cannabis et la note secrète électrisante évoquant cocaïne ou LSD des Colognes Fly Away et Run Free chez Mugler.

Source : www.hokaran.com ,ou quand les cosmétiques ont « le chanvre dans la peau. »

Autre question qui devient de plus en plus prégnante : quel impact environnemental pour les matières premières naturelles et synthétiques ? se demande le Glamour anglais. Vaut-il mieux consommer des ressources naturelles précieuses dont la culture peut être dommageable pour la planète, de la déforestation à la pollution des rivières ? Faut-il plutôt privilégier les ingrédients synthétiques, a priori peu invasifs, mais qui génèrent des émissions de carburant et de la pollution environnementale, et sont rarement biodégradables ? « C’est là que nous sommes déchirés », souligne le magazine, qui penche tout de même pour la première option.

Intelligence artificielle ou créativité humaine ? Chez Givaudan, qui vient de lancer un outil interactif à destination de ses parfumeurs, on assure que la question ne se pose pas. Développé avec une start up suisse, Carto se présente sous forme d’un écran tactile. Le système s’appuie notamment sur « un indice de la puissance olfactive des ingrédients permettant d’estimer leur impact sur la formule finale », et exploite des données « pour faire des suggestions de formules, que les parfumeurs peuvent retenir ou non ». «Il nous aide véritablement dans notre travail, nous permettant de faire bien plus d’expériences qu’à l’heure actuelle et de doser nos formules de manière très performante », affirme Calice Becker, parfumeur et directrice de l’école de parfumerie de Givaudan. « De notre côté, nous, parfumeurs, apportons la touche créative, c’est-à-dire l’élément le plus important qu’aucun système ne peut remplacer ».

Carto, le nouvel assistant parfumeur de Givaudan

Peut-on retrouver le goût du chocolat quand on l’a perdu, parce qu’on souffre d’agueusie et d’anosmie ? C’est la question à laquelle Jordi Roca, un célèbre pâtissier catalan, a tenté de répondre, avec une équipe de neurologues et de spécialistes, rapporte FranceTVInfo. Leur projet repose sur l’idée que chaque goût « est en fait une récréation, une unification que fait notre cerveau à partir d’un très grand nombre d’expériences séparées, et pas seulement gustatives à proprement parler ». Le but de l’expérience était donc de « reproduire tous les éléments extérieurs au goût intrinsèque » d’un ingrédient « pour que le cerveau du patient recrée l’expérience » et donc son goût réel. A Paloma, qui associait le chocolat à la mer, le chef l’a servi accompagné d’une mousse de lait évoquant l’écume d’une vague, tout en lui projetant des images aquatiques. Résultat : elle a dit reconnaître le goût du chocolat. L’expérience a fonctionné dans six cas sur sept.

Philippe Huguen / AFP

« Parfumer son bébé est-il sans risque ? », questionne L’Express. Le marché est en forte croissance, mais mieux vaut prendre avec des précautions, selon l’hebdomadaire. « Dans un parfum – pour adulte et pour enfant – on peut trouver de 30 à plus de 100 composants », détaille Farid Marmouz, allergologue à Paris. « Les parfums peuvent créer des allergies de contact de type eczéma ou urticaire, que ce soit chez les enfants ou les adultes. Même les produits estampillés bio ou naturels sont à éviter. Ils sont tout aussi allergisants que les synthétiques ». En cause le plus souvent, le baume du Pérou, l’essence de lavande et de citronnelle pour les produits naturels, le citronellal pour les substances synthétiques. La solution : parfumer plutôt vêtements et peluches.

Pour terminer, une question épineuse. Comment écrire sur les odeurs ? L’auteure britannique Rue Baldry s’interroge dans un long texte sur son blog. Employer métaphores et comparaisons dérivées d’autres sens (en particulier celui de l’ouïe, via la musique), faire appel à des souvenirs que les lecteurs partagent probablement, convoquer des ressentis et des émotions qu’ils peuvent être capables d’imaginer : les techniques ne manquent pas, note-t-elle. Mais si « l’odorat est l’un des sens les plus évocateurs », c’est aussi « probablement le plus difficile à traduire. »

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #3 – Où l’on apprend qu’obésité et dépistage des maladies peuvent aussi n’être que des histoires de flair

Au menu de notre revue de presse, pourquoi l’odeur du goudron mouillé peut être relaxante, le mouvement #metoo vu par l’industrie du parfum, et la future ligne beauté de Hermès.

Vous qui lisez Nez le savez déjà, mais il est toujours bon de le rappeler : notre odorat a une influence considérable sur notre existence, odeurs et parfums exerçant sur nous leurs pouvoirs. Le Figaro s’intéresse ainsi aux odeurs pouvant favoriser la relaxation et le bien-être. Un effet connu depuis l’Antiquité. Le kyphi, un des plus célèbres parfums égyptiens, était déjà utilisé pour détendre, rappelle l’historienne et anthropologue Annick Le Guérer. Aujourd’hui, notre connaissance du cerveau valide le bien-fondé de cette pratique. « Les bonnes odeurs sont traitées par une zone – le cortex olfactif, en particulier l’amygdale – qui contient énormément de neurones qui traitent les émotions, explique Roland Salesse, ancien directeur du laboratoire de neurobiologie de l’olfaction à l’Inra. Quand on sent ces « bonnes odeurs », le circuit du plaisir, du bien-être, est activé ». De quoi expliquer pourquoi une odeur de tarte aux pommes ou de goudron mouillé, selon nos souvenirs olfactifs, ont le pouvoir de faire baisser la fréquence de notre respiration et la température de notre peau, signe de calme.

Comment les odeurs agissent sur le cerveau et nous procurent du plaisir, c’est précisément la sujet de thèse de Laura Chalençon – autrement dit « Mécanismes neuronaux responsables de la valeur hédonique des odeurs et ses altérations au cours du vieillissement ». La doctorante en neuroscience à l’université Lyon 1 participe au concours « Ma thèse en 180 secondes », et Lyon Capitale relaie sa vidéo de présentation, avec pour mot d’ordre : « Prenons du plaisir ! ». (Non sans opportunisme, rappelons que le thème du dossier central du numéro 6 de Nez était précisément consacré à l’influence des odeurs sur le corps et l’esprit.)

Laura Chalençon © Aurélien Idéale

Les odeurs ont le pouvoir de nous donner du plaisir, mais peut-être aussi… de nous faire grossir. Selon une étude récente réalisée par l’université de Berkeley, des souris soumises à un régime « fast food » avec un odorat normal voient leur poids doubler, alors que celui de leurs congénères privées d’odorat n’augmente que de 10%. Et quand les premières perdent à leur tour leurs capacités olfactives pour les besoins de la science, leurs poids diminue. L’odorat influerait non seulement sur l’appétit, mais aussi sur le métabolisme. L’anosmie, remède contre l’obésité ? Il faut rappeler que les troubles de l’olfaction sont aussi associés à des phénomènes d’anxiété voire de dépression.

Toujours dans le domaine de la médecine, les odeurs ont un autre pouvoir qui intéresse la recherche : celui de permettre le dépistage de certaines maladies, comme certains cancers. Des chercheurs de l’université de Manchester ont mis en évidence 17 molécules odorantes marqueuses de la maladie de Parkinson, d’après une étude parue dans la revue ACS Central Science. Pour ces travaux, ils ont collaboré avec Joy Milne, une Écossaise à l’odorat particulièrement développé, dont le mari est mort de la maladie de Parkinson, et qui a permis d’identifier l’odeur de la maladie dans un échantillon de patients. Une piste sérieuse pour développer une méthode de détection précoce, simple et rapide.

Dans le secteur du luxe, parfums et cosmétiques ont un autre pouvoir : celui de représenter d’importants relais de croissance. Hermès lancera en 2020 une ligne beauté incluant maquillage et soins en plus de la gamme parfums existante. En 2014, la division Parfums avait amorcé une diversification via le lancement de parfums pour la maison et d’une ligne de produits pour le bain, rappelle Fashion Network.

Un pouvoir que le parfum n’a pas, relève Fragrantica, ou pas encore, c’est celui de traduire le mouvement féministe né de #metoo. Du nouvel Interdit de Givenchy à Twist de Miu Miu, publicités et jus qui revendiquent sans cesse irrévérence et transgression se cantonnent à un conformisme qui confine au conservatisme. « Il semble que la lutte pour les droits des femmes soit plus un prétexte pour vendre un idéal féminin que pour servir une quelconque diversité », souligne Miguel Matos.

De diversité, il est en revanche de plus en plus question concernant les modes d’application du parfum, note Le Temps. Si depuis les années 80 et la disparition progressive des extraits de parfum, le spray est roi, les versions concentrées présentées sous forme de roll-on gagnent du terrain depuis deux ans. Petit format à petit prix et objet nomade, il colle à de nouveaux usages, selon le quotidien suisse.

Comte de Grasse

Autre grande tendance répondant à une nouvelle demande : celle des parfums naturels. « Bien conscientes que les filles sont de plus en plus réticentes à l’idée d’appliquer des matières inconnues sur la peau, les maisons de parfums sont nombreuses à jouer la carte du green » , nous dit Vogue. L’occasion d’évoquer notamment la ligne de colognes du Couvent des Minimes, qui a refondu son offre l’année dernière pour proposer des créations 100% vegan et composées à 98% d’ingrédients d’origine naturelle.

C’est peut-être l’amorce d’une future tendance : une distillerie, Comte de Grasse, s’est installée dans la capitale du parfum distinguée par l’Unesco, à l’emplacement d’une ancienne usine de parfums. Déjà commercialisé, son premier produit, le gin 44°N est créé à l’aide de techniques d’extraction traditionnelles de la parfumerie, combinées à des technologies de distillation modernes (distillation sous vide et utilisation d’ultrasons). Une démarche qu’on peut rapprocher de celle de la Distillerie de Paris, qui vient de lancer une gamme d’eaux de parfum travaillées à partir de coupes de distillation de rhum, de whisky ou de gin.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #2 – Où l’on apprend que la madeleine de Proust sent désormais plutôt l’assouplissant

Au menu de notre revue de presse, des femmes au parfum, Frédéric Malle qui nous parle de l’odeur du métro, et la puissance des souvenirs olfactifs.

Nous célébrions il y a quelques jours la journée internationale du droits des femmes, mais une question cruciale n’est toujours pas résolue : Germaine Cellier, Annick Ménardo, Mathilde Laurent ou Isabelle Doyen sont-elles des parfumeuses ? Des parfumeures ? L’Académie française vient en tout cas de se prononcer en faveur de la féminisation des noms de métiers, une révolution sous la Coupole. Mais qui ne règle pas le problème qui nous occupe. Comme le souligne l’article, « les noms en « eur » peuvent se féminiser grâce au « e » (« docteure »), sauf lorsqu’un verbe correspond au mot (« chercheur-euse »). » Le verbe parfumer existe, certes, mais correspond-il à la fonction du parfumeur… au point de devoir dire parfumeuse, comme l’on dit coiffeuse, chercheuse, patineuse ? Ou parlera-t-on plutôt de parfumeure, comme auteure, ingénieure, professeure ? Nez, de son côté, n’a toujours pas pris parti.

L’auteure Dominique Bona, membre de la commission d’étude sur la féminisation des noms de métiers dont le rapport a été adopté, dans son habit d’académicienne à Paris, en octobre 2014. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Elle n’était pas parfumeure, ni parfumeuse, mais c’est une des femmes qui a sûrement eu le plus d’influence sur la parfumerie contemporaine : Gabrielle Chanel a fait l’objet d’un documentaire de Jean Lauritano diffusé sur Arte (et disponible jusqu’au 1er mai). « Les guerres de Coco Chanel » retrace le parcours de la jeune modiste, devenue le symbole d’une élégance à la française, et confronte la légende à ses zones d’ombre. Ainsi de cette « guerre du parfum » qui pendant le second conflit mondial oppose la créatrice, collaboratrice zélée et antisémite (de plus en plus) avérée, aux frères Wertheimer, les propriétaires juifs de la société des Parfums Chanel. Cette lutte se solde pour elle par une défaite, mais la fait finalement accéder à la richesse : ses parfums lui rapporteront jusqu’à sa mort un million de dollars par an.

Elle sera peut-être à l’origine du futur n°5 : une autre femme se lance en parfumerie, Carine Roitfeld. L’ex-rédactrice en chef du Vogue français a annoncé durant la Fashion week parisienne la création de sa ligne de parfums grâce à une campagne d’affichage la dévoilant nue. L’ex-prêtresse du porno chic a travaillé avec trois parfumeurs pour créer sept compositions incarnant sept amours dans sept villes « iconiques ». A découvrir en mai.

Campagne Wild Posting Carine Roitfeld Parfums

C’est un homme, et « Le Figaro Madame » l’a interrogé sur les parfums pour hommes. Dans une interview à l’hebdomadaire féminin, Frédéric Malle se réjouit notamment que « cette idée idiote qui consiste à croire qu’on est plus masculin si on se laisse aller est en train de disparaître ». L’éditeur de parfums se confie également sur ses souvenirs olfactifs, de l’odeur du métro parisien (« C’est l’odeur de mon enfance ») à l’Eau sauvage de Dior (« J’ai grandi en portant ce parfum »).

De souvenirs olfactifs, il est aussi question dans le Ted Talk donné par la parfumeure américaine Holladay Saltz, qui a fondé la marque de niche Apoteker Tepe. Interrogeant régulièrement des gens sur leurs madeleines de Proust, elle s’est rendue compte que beaucoup d’entre eux citaient… des détergents, assouplissants et autres produits d’entretien. Ce qui la conduit à s’interroger sur l’influence des marques sur notre mémoire olfactive, nos émotions, nos comportements, et même notre cerveau.

« Demain, toutes les marques s’empareront du pouvoir du parfum », prophétise d’ailleurs le fondateur de l’agence de marketing olfactif Emosens sur le site Influencia. « Alors que l’on connaît parfaitement et depuis longtemps les effets de l’odorat sur la mémoire et l’humeur, c’est paradoxalement le sens qui a été, jusque-là, le moins exploité commercialement », note-t-il. Confidentiel il y a encore quelques années, le marketing olfactif gagnerait de plus en plus de terrain, jusqu’aux cliniques et aux appartements témoins, dans un monde « où prime l’expérience ».

Les nouvelles attentes des consommateurs sont en train de redistribuer les cartes du marché de la parfumerie, comme le souligne un état des lieux très complet publié sur le site The Good Life. Entre la parfumerie sélective qui tend à s’essouffler, plombée par un manque d’inspiration et une distribution qui montre des signes de faiblesse, et les marques de niche qui connaissent une croissance soutenue, le fossé va-t-il se combler ? La voie du succès est en tout cas ouverte pour des projets hybrides comme les parfums H&M, marchant dans les pas de Jo Malone, mais à prix fast fashion.

Pour terminer cette revue de presse, un podcast du site Perfumer and Flavorist consacré à l’anosmie (en anglais), à l’occasion de la journée mondiale consacrée à ce trouble de l’olfaction, qui avait lieu le 27 février. L’universitaire Nancy Rawson y évoque notamment les dernières avancées de la science pour protéger et restaurer notre odorat, et l’importance de faire travailler et de cultiver son nez.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #1 – Où l’on apprend que la Suisse est peut-être bien l’autre pays du parfum…

Le numéro 1 de la revue de presse de Nez vous parle d’olfaction, de Suisse et de communication avec les dieux.

La rubrique “Nez, la revue… de presse” veut vous révéler, tous les 15 jours, l’activité effrénée qui se déploie sur internet et ailleurs autour de l’olfaction et du parfum.

Bienvenue dans ce premier numéro !

Au menu de l’actualité parfumée cette semaine : des voisins helvétiques qui n’en finissent plus de se passionner pour les odeurs, le parfum du diable, de Dieu, et la disparition du designer Serge Mansau.

Si la Suisse est plutôt réputée pour sa neutralité et son calme feutré, c’est une véritable frénésie qui semble s’être emparée du pays. L’objet de cette soudaine agitation ? Le parfum, et l’odorat sous toutes ses formes. Il faut dire que l’actualité culturelle s’y prête, avec pas moins de deux expositions sur le sujet à Lausanne en ce moment, souligne la bien nommée Nectar, une émission radio de la RTS. Elle offre à ses auditeurs une visite au Musée de la Main pour « Quel flair! odeurs et sentiments » et au Musée de design et dʹart contemporain pour « Nez à Nez, Parfumeurs contemporains », avant de donner la parole à deux parfumeurs. Isabelle Doyen retrace son parcours, depuis le « mystère du parfum » que dégageaient les femmes, et qui l’intriguait tant enfant, à sa rencontre avec Annick Goutal autour d’une idée de « rose qui sent la poire ». Quant à Lorenzo Villoresi, il s’interroge sur la part de l’artisanat et de la science dans son travail.

Sur la RTS toujours, l’émission de radio Vertigo s’intéresse de plus près au processus créatif qui mène à la naissance d’un parfum. Rodrigo-Florès Roux et Céline Ellena, dont les créations sont présentes au Mudac, disent tout sur le travail du parfumeur et le fonctionnement de l’industrie, du brief à l’importance du marketing, en passant par l’apport personnel du créateur. « Mon métier est de traduire », nous dit Céline Ellena. « Je parle une langue qui est celle de l’odorat, et j’essaie de traduire en odeur les mots que j’entends ». (Vous retrouverez d’ailleurs des entretiens avec les parfumeurs cités ici, et tous ceux présentés au Mudac, dans le livre qui réunit ces deux expositions, paru chez Nez éditions, Sentir, ressentir. Parfumeurs, odeurs et émotions.)

La photographe Virginie Otth, elle, a traduit des odeurs en images. Son travail fait l’objet d’une autre exposition, Sillages, au Photoforum Pasquart de Bienne. On y retrouve, sur ce thème olfactif, les travaux de Christelle Boulé, Olga Cafiero, Roberto Greco et Thibault Jouvent.

Au delà de cette effervescence événementielle  autour de l’olfaction, la Suisse fait figure de capitale du parfum, nous rappelle l’émission télé A bon entendeur, car les plus grandes entreprises mondiales du secteur ont leur siège dans le pays. Pour décrypter les coulisses de l’industrie, le programme de la RTS Un fait intervenir les parfumeurs Alberto Morillas et Marc-Antoine Corticchiato, mais aussi Yohan Cervi, bien connu des lecteurs de Nez et Auparfum.

Le site d’information Le Temps s’est lui aussi intéressé à cette Silicon Valley des odeurs suisse, regroupant des centaines de sociétés dans la région. Une concentration « que le canton doit à sa maîtrise de la chimie organique », écrit le quotidien, dans un « Grand Format » très riche où l’on apprend entre autres que le citron est connoté « odeur de poisson » en Chine, et que, concurrence oblige, les employés des sociétés Givaudan et Firmenich ne peuvent être en couple, tels des Roméo et Juliette du lac Léman.

D’amour et de parfum, il est aussi question au Japon, où les jeunes femmes peuvent s’offrir l’odeur de leur héros de jeu vidéo préféré, avec lequel elles entretiennent des relations amoureuse virtuelles, lit-on sur le blog hébergé par Libération Les 400 culs. « Est-il possible de commercialiser le sentiment amoureux ? », s’interroge l’auteur Agnès Giard. Oui, répond le leader du secteur : « D’une certaine manière, elles s’enveloppent dans l’odeur de cet homme comme s’il les prenait dans ses bras.» Le prochain carton prévu ? Le parfum de Ruki, un vampire « irrésistiblement sadique et séduisant », un des héros préférés des amatrices du jeu « Diabolik Lovers ».

Après le parfum du diable, c’est de celui de Dieu dont il question sur le site The Conversation. Michaël Girardin, docteur en histoire ancienne, nous raconte l’odeur du temple de Jérusalem dans l’Antiquité. La bible donne deux recettes de parfums strictement réservés à Dieu. Les citations et traductions sont trop approximatives pour espérer les reconstituer avec certitude, mais ils contenaient probablement de la myrrhe, du storax, de l’ambre, du galbanum, de l’encens. « Il existait donc une odeur du sacré, une odeur que les fidèles associaient sans doute à la présence de Dieu », souligne l’article.

crédits : PixabayCC BY-SA


Si ces parfums divins étaient brûlés, ou servaient à oindre les objets du culte, nos parfums profanes modernes ne se conçoivent pas sans flacon. Dolce Vita pour Dior, Flower pour Kenzo, Fidji pour Guy Laroche, Organza pour Givenchy, Insolence pour Guerlain, Eau des Merveilles pour Hermès, Déclaration pour Cartier, Idole pour Lubin, For Her pour Narciso Rodriguez… Serge Mansau, qui en avait créé plus de 300, vient de nous quitter. Fragrantica lui rend hommage, rappelant notamment cette citation : « Je dis souvent que faire un parfum, c’est la même chose que monter une pièce de théâtre : avec, dans le rôle du texte, la fragrance elle-même, dans celui du décor, l’étui et, à titre d’acteur vedette, le flacon. »

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !