Alexandra Kosinski - CPL Aromas

La reformulation d’un parfum – Alexandra Kosinski (CPL Aromas)

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Durant la vie d’un parfum, il arrive que sa formule change. Pour quelles raisons ? De quelle manière ? Avec quelles contraintes ? Alexandra Kosinski, parfumeur senior et directrice parfumerie pour le Royaume-Uni de la maison de composition britannique CPL Aromas, explique comment procèdent les parfumeurs.

De quelle façon une reformulation intervient-elle ?

Elle survient généralement à cause d’un durcissement de la réglementation concernant l’emploi d’une matière première. La société de composition, qui possède les formules, répertorie les parfums contenant l’ingrédient concerné et alerte les marques qui les commercialisent de la nécessité de les reformuler. Le prix auquel la marque achète le concentré doit rester le même,  il faut donc que le changement de formule n’ait pas d’incidence sur le coût, ce qui n’est pas simple. Si l’on prend l’exemple du Lilial [la molécule à odeur de muguet la plus vendue au monde, frappée par une recommandation de limitation de l’IFRA depuis 2015], ses substituts peuvent coûter deux fois plus cher. 

Qui est chargé de retravailler la formule ? 

Si possible, l’auteur du parfum s’en charge : c’est la règle dans l’industrie, par souci de confidentialité et parce que personne ne connaît mieux la formule que lui. Dans les plus grosses structures, une équipe en est spécifiquement chargée. Elle comprend souvent des parfumeurs juniors, car reformuler permet d’apprendre. Et il peut être intéressant de travailler en équipe. Pour ma part, l’exercice me plaît, je le considère comme un jeu, un puzzle. 

Comment vous y prenez-vous ?

On repart de la dernière version commercialisée, car sa formule est plus à jour et contient moins d’ingrédients à changer – mais en prenant le risque de s’éloigner de plus en plus de la version d’origine. On peut d’abord essayer de remplacer l’ingrédient problématique par un autre. Si l’on reprend le cas du Lilial, on peut tenter de lui substituer du Florosa ou du Bourgeonal, au produit olfactif proche. Sauf que chaque matière première se caractérise par un temps d’évaporation bien particulier, donc il est impossible de trouver un ingrédient 100 % équivalent. La difficulté dépend aussi de la famille olfactive du parfum. S’il est majoritairement composé de notes florales, par exemple, on peut davantage doser celles-ci dans la formule afin de remplacer le Lilial. Mais si ce dernier contraste avec des notes boisées, on va percevoir de façon beaucoup plus évidente qu’il est absent. Il faut alors généralement reprendre entièrement la formule pour retrouver un équilibre. Dans le cas où l’on doit supprimer un ingrédient naturel, on peut lister les molécules qui le composent pour reconstituer son odeur, en excluant celles qui posent problème. Tout ce travail d’ajustement peut durer d’un mois à deux ans.

Pourquoi les reformulations restent-elles un sujet tabou pour les marques ? 

Dans les années 1980, la disparition des notes animales, notamment, a conduit à des reformulations lourdes qui modifiaient vraiment le rendu olfactif des parfums. Les marques n’en parlaient pas, mais les consommateurs se sont aperçus des changements et ont perdu confiance. Il est toujours délicat aujourd’hui de communiquer sur le sujet. Mais les reformulations sont désormais bien plus fidèles. Les parfumeurs disposent d’une palette de plus en plus large, et les approvisionnements sont davantage sécurisés. Par exemple, lorsqu’une récolte de patchouli brûlait, et qu’il fallait s’en passer pendant un an, forcément, cela se ressentait. Désormais, cela arrive moins fréquemment.

Cet entretien est tiré de :
Le Grand Livre du parfum – Pour une culture olfactive, 2e édition augmentée, 240 pages, Collectif, Nez éditions, 2020, 30€

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