Simppar 2019, une référence en la matière !

Avant de finir dans votre flacon de parfum, les ingrédients mènent une vie infiniment trépidante. Qu’ils soient naturels ou de synthèse, issus d’un champ de rose en France ou en Turquie, ou du laboratoire d’un industriel américain, suisse ou allemand, ils sont d’abord cultivés ou créés de toutes pièces, puis extraits, distillés, épurés, pour être ensuite comparés, testés, évalués, enfin, négociés, échangés… et « palettisés » par le parfumeur !

Aurélie Dematons, globe-trotteuse qu’aucun défi n’effraie – comme se rendre pour nous Porte de Champerret (Paris) – vous relate sa plongée au cœur du salon français de référence, où se retrouvent tous les deux ans parfumeurs, producteurs et maisons de composition : le Simppar (Salon international des matières premières pour la parfumerie). Organisé par la SFP (Société française des parfumeurs) les 5 et 6 juin derniers, il a de nouveau été lé théâtre de rencontres et de découvertes édifiantes.


Mardi 4 juin 2019, veille du salon, 23h39, sms de Dominique (Brunel)

« Tu fais quelque chose sur le Simppar ?
00h54 : euh…je vais sentir ???
00h56 : tu nous raconteras, un truc genre drôle, à la première personne ? (j’improvise, j’avoue…)
00h57 : c’est l’heure d’improviser, sérieusement ?»

Alors, je découvre que chez Nez, on improvise à toute heure, et me retrouve embarquée dans le compte rendu de ces 2 jours de marathon. Le Simppar reste pour tous les nez parisiens Le rendez-vous, sans le faste du Beauty World à Dubaï, ni le froid clinique de « In cosmetics », un salon où l’on peut sentir en toute simplicité les dernières trouvailles et tendances de l’industrie, et surtout retrouver compères et (ex-)collègues dans les allées. Preuve que le concept plaît, la fréquentation ne cesse d’augmenter (plus de 2000 visiteurs cette année, une centaine de stands exposants, 22 pays représentés) mais « nous resterons à taille humaine » assure Thierry Duclos, organisateur de l’événement pour la SFP !

Jour 1 Mercredi 5 juin, 10h00

Le salon ouvre ses portes, mais il y a tellement de monde, (pire que devant Fenty, le nouveau magasin de Rihanna) que je me félicite d’être en retard. Je n’ai pas eu le temps de petit-déjeuner, cela risque d’orienter ma façon de sentir… Voici la sélection d’une gourmande.

Je me rôde le nez chez Bontoux, avec la douce voix de Marine qui me parle de leur programme à Madagascar : vanille, cannelle, ylang… J’y découvre aussi un bourgeon de cassis décoloré qui tient bien la route chat-pristi ! et surtout leur sauge ! Hummm, terrible ! très facettée, à la fois fraîche et gustative, un vrai régal !

Chez Takasago, sobriété japonisante : accueil avec pistache au wasabi, et KitKat au thé vert. Euh, merci, il est un peu tôt pour les expériences culinaires, je me contenterai du travail sur la chiralité (lorsqu’une molécule n’est pas superposable à son image dans son miroir, comme deux mains par exemple), expertise chère à la maison : le Biomuguet et le Biocyclamol.

Du muguet, on en trouve aussi chez Firmenich, (lorsqu’on arrive à se faire un passage sur le stand, toujours bondé). La maison présente son travail autour de l’étude «Beyond muguet », mais c’est sur les agrumes que l’on salivera, citron, orange en process Tetrarome, mon amie Anne-Sophie, fraîchement arrivée chez Firmenich, scotchera sur le citron et ne le lâchera plus.

14h, une cohue se presse à l’entrée ? des glaces chez Robertet ? Il pleut des cordes dehors, ça va me réchauffer !  Quatre parfums réalisés en collaboration avec les ingrédients Robertet : ambrette, poivre, genièvre, bourgeon de cassis (chat alors, encore ?). Je trouve trois autres complices de chez Payan pour se partager les glaces et tout goûter, l’ambrette-framboise et le genièvre-citron vert sont vraiment délicieux.

Glace aromatisée sur le stand Robertet - (photo : Aurélie Dematons)
Glace aromatisée sur le stand Robertet – (photo : Aurélie Dematons)

J’en profite pour sentir l’Hedyflor, une petite fleur jaune de Madagascar dont l’odeur  rappelle le jasmin avec un petit effet plastique-cheveux-de-Barbie. Doux et discret, mais lorsque Sophie, la « maman » du process, sort de son sac la concrète, c’est beaucoup plus basilic et puissant (à suivre donc). Toujours à manger; mais cette fois dans les “restes” : le beurre de cacao. Une fois l’actif théobromine isolé pour la cosmétique, le beurre est recyclé en un extrait qui rappelle la poudre Van Houten. Faire les poubelles, oui, mais avec goût !

Translation d’un mètre sur le stand Payan Bertrand, ambiance street art pour ressentir les process  de distillation moléculaire de vétiver, de patchouli et surtout le patchouli concentré : un version intéressante et « vintage » proposée à partir de feuilles acheminées à Grasse à l’ancienne (et non directement traitées sur place). On y retrouve l’effet Patchouli de Réminiscence ! Pour titiller les papilles, c’est la fève tonka qu’il faut sentir : en version hyper gourmande, effet spéculoos.

Ambiance Street Art sur le stand de Payan-Bertrand (photo : Aurélie Dematons)
Ambiance Street Art sur le stand de Payan Bertrand (photo : Aurélie Dematons)

Je croise un parfumeur à la retraite qui me raconte qu’elle a passé ses 3 premiers mois de liberté à dormir, « je crois que je travaillais beaucoup trop ! ».

Chez Symrise, je m’installe avec Sandrine, Karine et Pamela pour sentir les ingrédients parfaits pour digérer : Aldron, aux étonnantes notes de sanitaires indiens, le lactoscatone, mi-lait, mi-indole, le Terranol, (terreau, ciment, poussière) « Oh ça me rappelle ma note pour la grotte Chauvet » raconte Karine qui l’avait utilisé pour parfumer la grotte paléolithique, petite sœur de Lascaux ; dernier ingrédient sorti : le cyclodumal acetate (fleuri, vert, plastique), et plein d’autres molécules encore, toutes renouvelables à plus de 50%. Des molécules à fort impact et pointues à utiliser, mais avec le talent de leurs parfumeurs, ce sera merveilleux !

Au menu chez Symrise (photo : Aurélie Dematons)
Au menu chez Symrise (photo : Aurélie Dematons)

Chez Mane, miam, les touches annoncent la couleur, ce sera vif ! Hyper stimulation de la langue avec les poivres Forest Pepper (qui n’est d’ailleurs pas un poivre) et son effet orange-baies roses et le Timur (pamplemousse, soufré), puis un peu de douceur avec le mélilot (sweet clove), plus foin, tabacé.

Stimulation des couleurs et des odeurs chez Mane (photo : Aurélie Dematons)
Stimulation des couleurs et des odeurs chez Mane (photo : Aurélie Dematons)

18h, il commence à refaire chaud ! Vite une eau de concombre à déguster chez Capua en écoutant le charmant accent sicilien ambiant. À intégrer dans une note cocktail, c’est vrai ça maintenant, on trouve du concombre partout dans les boissons ! Et aussi leur petit grain bergamotier, bien frais, assez acétate de linalyle.

18h30, petit tour chez Nactis, pour re-sentir la base Ambrarome originale et tant attendue après l’incendie qui a provoqué deux ans de rupture. Mon cœur s’enflamme ! euh, je veux dire, je suis contente de le re-sentir. Et c’est l’occasion de déguster quelques ingrédients du catalogue : le très sympa méthyl-anisate, aux notes mimosa-anis. Et l’éthyl-nonanoate, idéal pour faire une note champagne…

19h00 – Champagne, Champagne… mais d’ailleurs, c’est l’heure du cocktail ! Malgré quelques déboires côté sonorisation, je devine que Florian Gallo vient de gagner le prix international du Parfumeur-Créateur de la SFP  ! Bravo !

Florian Gallo - Récipiendaire du Prix international du parfumeur-créateur  (©Aurélie Dematons)
Florian Gallo – Récipiendaire du Prix international du parfumeur-créateur (photo : Aurélie Dematons)

Petits fours, je retrouve derrière le bar le serveur mythique de la SFP qui ressemble à Zidane. Les choses ne changent pas ici. Un parfumeur à la retraite me dit qu’il est bien content de se mettre à son compte pour faire ses propres créations. Un autre parfumeur à la retraite m’annonce que depuis qu’il a pris sa retraite de la SFP, il en profite pour être jury pour l’évaluation de roses… Difficile de quitter le métier…

Jour 2 Jeudi 6 juin, 10h00

Dès potron-minet, je file sur le stand IFF, côté molécules, elles sont ici aussi renouvelables (soit des molécules ayant plus de 50% de carbones renouvelables) : Edenolide, Aquaflora et surtout le Prismantol, lacté, ambré, gingembre, miam ; puis le Cassifix, une note dont la structure moléculaire annonçait une note ambrée et qui s’est finalement avérée un cassis ! Ah ah, mystère de la chimie ! Côté LMR (Laboratoire Monique Rémy, la branche ingrédients naturels d’IFF), on montre les programmes des nouvelles plateformes en  France, Inde, Egypte. Encore du bourgeon de cassis, décidément, c’est l’année !

IFF – Un peu plus près de la nature ! (photo : Aurélie Dematons)

Astier nous donne envie de croquer le vétiver avec sa variété Uruguay, complètement cacahuète, et épice nos plats avec la Cascarille, (écorce d’arbre du Salvador aux notes poivrées, coriandre, gingembre ) et aussi son curcuma, bien vert croquant. Enfin un patchouli original du Burundi très cacao.

Chez PCW, il faut sentir le persil, la feuille de coriandre, (j’adore, mais encore très puissant le lendemain, attention, mon cahier sent très fort le vert) et l’infusion de safran, pour changer de la safraléine !

Albert Vieille offre un très beau jeu de 7 familles spécial ingrédients que je vais essayer dans le train ce week-end avec les enfants. On y retrouve la Tanaisie bleue qui m’évoque (mais c’est très personnel et parce que je n’ai pas eu le temps de déjeuner non plus) un beau plat de pâtes avec du basilic et des tomates séchées. On retrouvera d’ailleurs aussi l’ingrédient chez Biolandes, avec des accents différents (mais qui m’évoque toujours des pâtes à la tomate-basilic).

Les 7 familles par Albert Vieille (photo : Aurélie Dematons)

J’ai fini les acteurs classiques, mais mais… où est donc Givaudan ? Il faut aller chez IES et Albert Vieille pour sentir leurs ingrédients maintenant !

Il me reste un peu de temps pour faire quelques fournisseurs du monde, cette année, beaucoup de Bulgares, des Indiens, des Australiens, et des Chinois ! Je vais tester Guilin Four Season Sunshine au nom prometteur. Je me sens comme sur le marché de Canton devant des étals aux marchandises inconnues issues de la médecine traditionnelle : Radix Angelicae (note de poivre métallique), le Fructus Tsaoko, comment décrire ? un jus de réserve de pharmacopée chinoise ? ; le Dendranthema indicum, un œillet-banane cuite… Bref, après toutes ces notes médicinales, je me sens déjà mieux.

C’est chez Hashem Brothers que je sens les dernières notes appétissantes : absolue épinard, absolue artichaut (très bon), absolue riz brun (enfin une note riz qui ne sent pas le riz cuit pyraziné), absolue olive (sympa mais un peu gras) et l’absolue feuille de mangue (très verte).

Guilin Four Season Sunshine (photo : Aurélie Dematons)

Je quitte le salon repue, même s’il reste bien d’autres fournisseurs à visiter, deux jours c’est trop court ! Dire qu’il faudra attendre encore deux ans. Je repense à tous ces parfumeurs à la retraite qui viennent juste pour le plaisir et me demande si je viendrai aussi en touriste curieuse, dans quelques années ? Sûrement.

Photo d’illustration de l’article : Aurélie Dematons

Firmenich se penche sur l’avenir des naturels en réunissant parfumeurs et producteurs

Alors que la demande de matières premières naturelles ne cesse d’augmenter, la maison de composition cherche à développer pour ses créateurs une palette durable et responsable. Reportage.

Quoi de commun entre la culture du patchouli au cœur de l’île de Java en Indonésie et celle de l’orange dans le Rio Grande Do Sul au Brésil ? Alors que les marques jouent de plus en plus la carte de la traçabilité, du développement durable et de l’équitable, bien plus qu’on pourrait le penser au premier abord. C’est en partant de cette idée que la maison de composition Firmenich a imaginé en 2014 « Naturals Together ». Le programme fédère des producteurs de matières premières naturelles qui garantissent un approvisionnement responsable et une sécurisation des filières grâce à des engagements environnementaux et en direction des communautés agricoles (garantie d’achat, prix plancher, construction d’écoles…)

Elisa Aragon – Nelixia

Tous les ans, Firmenich réunit ces fournisseurs, et leur donne l’opportunité de partager leurs questionnements et leurs solutions. « Nous sommes un catalyseur », affirme Dominique Roques, directeur du sourcing des naturels de l’entreprise suisse, et à l’origine du programme. « Nous avons créé une sorte de consortium ou de syndicat de producteurs. Nous sourçons des matières dans le monde entier, pourquoi se centrer uniquement sur le Maroc ou l’Inde ? Il s’agit de matières différentes, de pays différents, mais quand on les met ensemble, ça fonctionne. Et l’initiative profite à tout le monde : à eux, à nous, comme à nos clients. »

Début avril à Malaga, cette réunion des producteurs « Naturals Together » était pour la première fois couplée avec celle des parfumeurs Firmenich venus des centres de création de Paris, Singapour, Dubaï ou New York. Un moyen de réunir les deux bouts de la chaîne. « C’est extraordinaire de voir les producteurs rassemblés », s’enthousiasme Nathalie Lorson, maître parfumeur. « On connaît bien sûr les matières, mais quand on les écoute raconter la culture et les récolte, on se rend compte de tout ce qu’il y a derrière nos petites fioles et qu’on a tendance parfois à oublier. »

Dominique Roques – Directeur du sourcing des naturels – Firmenich

La rencontre commence par une séance de questions-réponses. Les consommateurs et donc le marché réclament de plus en plus d’ingrédients naturels, comment répondre à cette nouvelle demande dans de bonnes conditions ? « Les besoins en lavandin ont augmenté de 50% l’année dernière », note Michel Krausz, directeur de la SCA 3P (Société Coopérative Agricole des Plantes à Parfum de Provence), qui rassemble des producteurs de lavande, lavandin, sauge sclarée, estragon et hysope (une plante aromatique ressemblant à de la lavande, mais au parfum rappelant celui de la menthe). « Nous sommes arrivés à une limite dans la région », juge-t-il. La solution trouvée ? La relocalisation, avec des plantations dans le Sud-Ouest et dans le centre de la France. « Mais ce n’est pas si simple. Le problème est l’investissement nécessaire. Le ticket d’entrée est très élevé, avec la distillerie et les machines à récolter », ajoute-t-il.

« Répondre à la demande actuelle est déjà un challenge », estime de son côté Zahra Osman Guelle, directrice de Neo Botanika, qui produit de la myrrhe et de l’encens au Somaliland. Les récoltes pâtissent du manque d’infrastructures et de l’exode rural. « C’est une activité très difficile, pas très attractive, et c’est déjà compliqué de trouver des employés. Les populations, et surtout les jeunes, préfèrent tenter leur chance en ville. Nous essayons de multiplier les projets pour diversifier leurs sources de revenus et les convaincre de rester. » Elisa Aragon, qui dirige Nelixia au Guatemala et produit notamment cardamome, baume du Pérou et styrax, se retrouve face à la même désaffection des jeunes générations : « Pour leur donner envie de continuer, il faut les payer suffisamment bien sûr, mais il faut aussi les rendre fiers, leur donner de la visibilité. » Bien souvent, les cueilleurs ne savent pas ce que deviendra leur précieuse récolte.

Zahra Osman Guelle – Directrice de Neo Botanika (Somaliland)

Dans un deuxième temps, chaque producteur présente aux parfumeurs ses qualités de matières premières, qu’elles soient déjà au catalogue Firmenich, ou qu’il espère les faire rentrer prochainement. Jasmin, tubéreuse et lotus d’Inde, baie rose de la Réunion, santal d’Australie, rose, fleur d’oranger, camomille du Maroc, vanille fendue de Madagascar (récoltée à maturité avancée, elle a des facettes de fruits confits)… Au stand Capua, l’expert calabrais des agrumes depuis 1880, on retrouve Nathalie Lorson qui s’émerveille d’une nouvelle fraction légère de bergamote : « Elle est plus pétillante, plus fraîche, plus verte que l’essence de bergamote, c’est magnifique. » Un futur ingrédient de sa palette ? Le chemin est encore long. « Si on est séduit au premier abord, on essaie ensuite en composition, puis nos acheteurs vérifient le sourcing, la reproductibilité, le processus d’industrialisation… Il faut compter 6 mois pour qu’une nouvelle matière entre chez nous », explique-t-elle. La créatrice a aussi particulièrement apprécié l’essence de vétiver d’Haïti d’Agri Supply. Un joyau boisé, terreux, vert, aux accents de pamplemousse, essentiel pour l’économie du pays. « Le vétiver est la ressource principale du sud de l’île. La dizaine de distillerie fait vivre 27 000 familles », souligne Roxanne Léger.

Nathalie Lorson – Parfumeur – Firmenich

Chez Sebat, le spécialiste turc de la rose Damascena, qui vient de lancer de nouvelles plantations au Pakistan et fait des essais de rose Centifolia en Bulgarie, on se réjouit de ces échanges avec les parfumeurs : « C’est très intéressant d’avoir leur avis sur notre production. Nous rencontrons beaucoup de clients, mais ils n’ont pas les mêmes connaissances : la plupart n’aiment même pas sentir les matières brutes… » Le maître parfumeur Olivier Cresp abonde : « Ils nous proposent des choses, on sent, on leur fait des retours, c’est vraiment passionnant. » Lui a eu un coup de cœur pour la mandarine marocaine, « très zestée, très aldéhydée, juteuse ». « C’est une relation qui s’instaure, un véritable partenariat, et pas seulement une relation de fournisseur et client », conclut-il.

Crédits photos : John Millar