Firmenich se penche sur l’avenir des naturels en réunissant parfumeurs et producteurs

Alors que la demande de matières premières naturelles ne cesse d’augmenter, la maison de composition cherche à développer pour ses créateurs une palette durable et responsable. Reportage.

Quoi de commun entre la culture du patchouli au cœur de l’île de Java en Indonésie et celle de l’orange dans le Rio Grande Do Sul au Brésil ? Alors que les marques jouent de plus en plus la carte de la traçabilité, du développement durable et de l’équitable, bien plus qu’on pourrait le penser au premier abord. C’est en partant de cette idée que la maison de composition Firmenich a imaginé en 2014 « Naturals Together ». Le programme fédère des producteurs de matières premières naturelles qui garantissent un approvisionnement responsable et une sécurisation des filières grâce à des engagements environnementaux et en direction des communautés agricoles (garantie d’achat, prix plancher, construction d’écoles…)

Elisa Aragon – Nelixia

Tous les ans, Firmenich réunit ces fournisseurs, et leur donne l’opportunité de partager leurs questionnements et leurs solutions. « Nous sommes un catalyseur », affirme Dominique Roques, directeur du sourcing des naturels de l’entreprise suisse, et à l’origine du programme. « Nous avons créé une sorte de consortium ou de syndicat de producteurs. Nous sourçons des matières dans le monde entier, pourquoi se centrer uniquement sur le Maroc ou l’Inde ? Il s’agit de matières différentes, de pays différents, mais quand on les met ensemble, ça fonctionne. Et l’initiative profite à tout le monde : à eux, à nous, comme à nos clients. »

Début avril à Malaga, cette réunion des producteurs « Naturals Together » était pour la première fois couplée avec celle des parfumeurs Firmenich venus des centres de création de Paris, Singapour, Dubaï ou New York. Un moyen de réunir les deux bouts de la chaîne. « C’est extraordinaire de voir les producteurs rassemblés », s’enthousiasme Nathalie Lorson, maître parfumeur. « On connaît bien sûr les matières, mais quand on les écoute raconter la culture et les récolte, on se rend compte de tout ce qu’il y a derrière nos petites fioles et qu’on a tendance parfois à oublier. »

Dominique Roques – Directeur du sourcing des naturels – Firmenich

La rencontre commence par une séance de questions-réponses. Les consommateurs et donc le marché réclament de plus en plus d’ingrédients naturels, comment répondre à cette nouvelle demande dans de bonnes conditions ? « Les besoins en lavandin ont augmenté de 50% l’année dernière », note Michel Krausz, directeur de la SCA 3P (Société Coopérative Agricole des Plantes à Parfum de Provence), qui rassemble des producteurs de lavande, lavandin, sauge sclarée, estragon et hysope (une plante aromatique ressemblant à de la lavande, mais au parfum rappelant celui de la menthe). « Nous sommes arrivés à une limite dans la région », juge-t-il. La solution trouvée ? La relocalisation, avec des plantations dans le Sud-Ouest et dans le centre de la France. « Mais ce n’est pas si simple. Le problème est l’investissement nécessaire. Le ticket d’entrée est très élevé, avec la distillerie et les machines à récolter », ajoute-t-il.

« Répondre à la demande actuelle est déjà un challenge », estime de son côté Zahra Osman Guelle, directrice de Neo Botanika, qui produit de la myrrhe et de l’encens au Somaliland. Les récoltes pâtissent du manque d’infrastructures et de l’exode rural. « C’est une activité très difficile, pas très attractive, et c’est déjà compliqué de trouver des employés. Les populations, et surtout les jeunes, préfèrent tenter leur chance en ville. Nous essayons de multiplier les projets pour diversifier leurs sources de revenus et les convaincre de rester. » Elisa Aragon, qui dirige Nelixia au Guatemala et produit notamment cardamome, baume du Pérou et styrax, se retrouve face à la même désaffection des jeunes générations : « Pour leur donner envie de continuer, il faut les payer suffisamment bien sûr, mais il faut aussi les rendre fiers, leur donner de la visibilité. » Bien souvent, les cueilleurs ne savent pas ce que deviendra leur précieuse récolte.

Zahra Osman Guelle – Directrice de Neo Botanika (Somaliland)

Dans un deuxième temps, chaque producteur présente aux parfumeurs ses qualités de matières premières, qu’elles soient déjà au catalogue Firmenich, ou qu’il espère les faire rentrer prochainement. Jasmin, tubéreuse et lotus d’Inde, baie rose de la Réunion, santal d’Australie, rose, fleur d’oranger, camomille du Maroc, vanille fendue de Madagascar (récoltée à maturité avancée, elle a des facettes de fruits confits)… Au stand Capua, l’expert calabrais des agrumes depuis 1880, on retrouve Nathalie Lorson qui s’émerveille d’une nouvelle fraction légère de bergamote : « Elle est plus pétillante, plus fraîche, plus verte que l’essence de bergamote, c’est magnifique. » Un futur ingrédient de sa palette ? Le chemin est encore long. « Si on est séduit au premier abord, on essaie ensuite en composition, puis nos acheteurs vérifient le sourcing, la reproductibilité, le processus d’industrialisation… Il faut compter 6 mois pour qu’une nouvelle matière entre chez nous », explique-t-elle. La créatrice a aussi particulièrement apprécié l’essence de vétiver d’Haïti d’Agri Supply. Un joyau boisé, terreux, vert, aux accents de pamplemousse, essentiel pour l’économie du pays. « Le vétiver est la ressource principale du sud de l’île. La dizaine de distillerie fait vivre 27 000 familles », souligne Roxanne Léger.

Nathalie Lorson – Parfumeur – Firmenich

Chez Sebat, le spécialiste turc de la rose Damascena, qui vient de lancer de nouvelles plantations au Pakistan et fait des essais de rose Centifolia en Bulgarie, on se réjouit de ces échanges avec les parfumeurs : « C’est très intéressant d’avoir leur avis sur notre production. Nous rencontrons beaucoup de clients, mais ils n’ont pas les mêmes connaissances : la plupart n’aiment même pas sentir les matières brutes… » Le maître parfumeur Olivier Cresp abonde : « Ils nous proposent des choses, on sent, on leur fait des retours, c’est vraiment passionnant. » Lui a eu un coup de cœur pour la mandarine marocaine, « très zestée, très aldéhydée, juteuse ». « C’est une relation qui s’instaure, un véritable partenariat, et pas seulement une relation de fournisseur et client », conclut-il.

Crédits photos : John Millar

Nez, la revue… de presse – #1 – Où l’on apprend que la Suisse est peut-être bien l’autre pays du parfum…

Le numéro 1 de la revue de presse de Nez vous parle d’olfaction, de Suisse et de communication avec les dieux.

La rubrique “Nez, la revue… de presse” veut vous révéler, tous les 15 jours, l’activité effrénée qui se déploie sur internet et ailleurs autour de l’olfaction et du parfum.

Bienvenue dans ce premier numéro !

Au menu de l’actualité parfumée cette semaine : des voisins helvétiques qui n’en finissent plus de se passionner pour les odeurs, le parfum du diable, de Dieu, et la disparition du designer Serge Mansau.

Si la Suisse est plutôt réputée pour sa neutralité et son calme feutré, c’est une véritable frénésie qui semble s’être emparée du pays. L’objet de cette soudaine agitation ? Le parfum, et l’odorat sous toutes ses formes. Il faut dire que l’actualité culturelle s’y prête, avec pas moins de deux expositions sur le sujet à Lausanne en ce moment, souligne la bien nommée Nectar, une émission radio de la RTS. Elle offre à ses auditeurs une visite au Musée de la Main pour « Quel flair! odeurs et sentiments » et au Musée de design et dʹart contemporain pour « Nez à Nez, Parfumeurs contemporains », avant de donner la parole à deux parfumeurs. Isabelle Doyen retrace son parcours, depuis le « mystère du parfum » que dégageaient les femmes, et qui l’intriguait tant enfant, à sa rencontre avec Annick Goutal autour d’une idée de « rose qui sent la poire ». Quant à Lorenzo Villoresi, il s’interroge sur la part de l’artisanat et de la science dans son travail.

Sur la RTS toujours, l’émission de radio Vertigo s’intéresse de plus près au processus créatif qui mène à la naissance d’un parfum. Rodrigo-Florès Roux et Céline Ellena, dont les créations sont présentes au Mudac, disent tout sur le travail du parfumeur et le fonctionnement de l’industrie, du brief à l’importance du marketing, en passant par l’apport personnel du créateur. « Mon métier est de traduire », nous dit Céline Ellena. « Je parle une langue qui est celle de l’odorat, et j’essaie de traduire en odeur les mots que j’entends ». (Vous retrouverez d’ailleurs des entretiens avec les parfumeurs cités ici, et tous ceux présentés au Mudac, dans le livre qui réunit ces deux expositions, paru chez Nez éditions, Sentir, ressentir. Parfumeurs, odeurs et émotions.)

La photographe Virginie Otth, elle, a traduit des odeurs en images. Son travail fait l’objet d’une autre exposition, Sillages, au Photoforum Pasquart de Bienne. On y retrouve, sur ce thème olfactif, les travaux de Christelle Boulé, Olga Cafiero, Roberto Greco et Thibault Jouvent.

Au delà de cette effervescence événementielle  autour de l’olfaction, la Suisse fait figure de capitale du parfum, nous rappelle l’émission télé A bon entendeur, car les plus grandes entreprises mondiales du secteur ont leur siège dans le pays. Pour décrypter les coulisses de l’industrie, le programme de la RTS Un fait intervenir les parfumeurs Alberto Morillas et Marc-Antoine Corticchiato, mais aussi Yohan Cervi, bien connu des lecteurs de Nez et Auparfum.

Le site d’information Le Temps s’est lui aussi intéressé à cette Silicon Valley des odeurs suisse, regroupant des centaines de sociétés dans la région. Une concentration « que le canton doit à sa maîtrise de la chimie organique », écrit le quotidien, dans un « Grand Format » très riche où l’on apprend entre autres que le citron est connoté « odeur de poisson » en Chine, et que, concurrence oblige, les employés des sociétés Givaudan et Firmenich ne peuvent être en couple, tels des Roméo et Juliette du lac Léman.

D’amour et de parfum, il est aussi question au Japon, où les jeunes femmes peuvent s’offrir l’odeur de leur héros de jeu vidéo préféré, avec lequel elles entretiennent des relations amoureuse virtuelles, lit-on sur le blog hébergé par Libération Les 400 culs. « Est-il possible de commercialiser le sentiment amoureux ? », s’interroge l’auteur Agnès Giard. Oui, répond le leader du secteur : « D’une certaine manière, elles s’enveloppent dans l’odeur de cet homme comme s’il les prenait dans ses bras.» Le prochain carton prévu ? Le parfum de Ruki, un vampire « irrésistiblement sadique et séduisant », un des héros préférés des amatrices du jeu « Diabolik Lovers ».

Après le parfum du diable, c’est de celui de Dieu dont il question sur le site The Conversation. Michaël Girardin, docteur en histoire ancienne, nous raconte l’odeur du temple de Jérusalem dans l’Antiquité. La bible donne deux recettes de parfums strictement réservés à Dieu. Les citations et traductions sont trop approximatives pour espérer les reconstituer avec certitude, mais ils contenaient probablement de la myrrhe, du storax, de l’ambre, du galbanum, de l’encens. « Il existait donc une odeur du sacré, une odeur que les fidèles associaient sans doute à la présence de Dieu », souligne l’article.

crédits : PixabayCC BY-SA


Si ces parfums divins étaient brûlés, ou servaient à oindre les objets du culte, nos parfums profanes modernes ne se conçoivent pas sans flacon. Dolce Vita pour Dior, Flower pour Kenzo, Fidji pour Guy Laroche, Organza pour Givenchy, Insolence pour Guerlain, Eau des Merveilles pour Hermès, Déclaration pour Cartier, Idole pour Lubin, For Her pour Narciso Rodriguez… Serge Mansau, qui en avait créé plus de 300, vient de nous quitter. Fragrantica lui rend hommage, rappelant notamment cette citation : « Je dis souvent que faire un parfum, c’est la même chose que monter une pièce de théâtre : avec, dans le rôle du texte, la fragrance elle-même, dans celui du décor, l’étui et, à titre d’acteur vedette, le flacon. »

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !