Art & Olfaction Awards 2019, le palmarès

Hier soir a eu lieu la sixième édition des Art & Olfaction Awards organisée cette année à Amsterdam, par l’association américaine The Institute for Art and Olfaction. Palmarès.

Si Amsterdam nous a accueillis avec un petit rayon de soleil perçant à travers les gros nuages gris, il faisait bien frais à notre arrivée à l’intérieur de la Oude Kerk ( « vieille église ») où se tenait cette année la remise des prix. Mais la beauté de la plus ancienne église de la ville,  avec ses volumes impressionnants, son orgue baroque monumental, et ses vitraux multicolores nous a presque fait oublier la température le temps de la cérémonie.

L’orgue de Oude Kerk, Amsterdam

Saskia Wilson Brown a fondé The Institute for Art and Olfaction il y a sept ans pour promouvoir une parfumerie indépendante, artisanale et en lien avec des pratiques artistiques. Les Awards sont constitués de six remises de prix, dont un nouveau : les prix Independant, Artisan et Aftel récompensent des parfums ; le prix Sadakichi, un artiste pour son œuvre ; un prix est attribué à une personnalité pour sa contribution à la culture olfactive et enfin le nouveau prix Septimus Piesse récompense désormais une personne qui a fait preuve d’un esprit visionnaire dans sa démarche expérimentale ou créative, avec une portée internationale.

Pour être en compétition dans les catégories Independant et Artisan, les marques ou les parfumeurs doivent envoyer leurs échantillons à l’Institut, qui les transmettent ensuite aux membres des deux premiers jurys (quelques centaines d’échantillons pour chaque catégorie). Le sélection finale est ensuite évaluée par le jury final, et à l’issue de ce vote, deux gagnants ex-aequo par catégorie seront désignés.

Les jurys sont composés de parfumeurs, journalistes, blogueurs, artistes de pays divers. Toute évaluation est effectuée en aveugle, uniquement accompagnée de petits textes d’intention, rédigés par les marques, qui peuvent aider à arbitrer les choix.

Le prix Aftel, qui récompense un parfumeur artisanal qui ne fait appel à aucune autre structure externe, le prix Sadakichi et le prix Septimus Piesse sont chacun attribués par un comité spécial.

Et les vainqueurs sont….

Dans la catégorie Artisan, le premier à monter sur scène est le parfumeur allemand Sven Pritzkoleit, fondateur de la marque SP Parfums, pour Powder & Dust, co-créé avec la youtubeuse Yana Lysenko (Tommelise). Le parfum joue sur des accords cosmétiques et tendres de mimosa, violette, vanille avec des notes poudrées et fruitées, évoquant un rouge à lèvre.

Sven Pritzkoleit et Yana Lysenko, pour Powder & Dust

Le deuxième prix revient à Hiram Green pour Hyde, un parfum 100% naturel (comme toutes ses créations, par ailleurs d’une exécution remarquable). Un puissant accord fumé de bouleau, labdanum et cuir est associé à des notes florales et baumées, presque médicinales, dans une structure chyprée cuirée, avec beaucoup de complexité et de finesse, bien loin des mixtures d’huiles essentielles de certaines marques « naturelles ».

Hiram Green, pour Hyde

La categorie Indépendant a tout d’abord récompensé Colorado, une édition limitée d’American Perfumer, maison fondée par Dave Kern, qui a fait appel à Dawn Spencer Hurwitz, connue pour sa marque DSH, qui est elle aussi originaire de cet état. Elle a retranscrit l’idée d’une promenade en forêt aux milieux des conifères, avec des notes boisées de pin, cèdre, santal, résineuses, camphrées, balsamiques, crémeuses, dans une atmosphère naturaliste et réconfortante.

Dave Kern et Dawn Spencer Hurwitz pour Colorado

Le deuxième prix a été remis à Rich Mess, créé par Ryan Richmond, un directeur artistique et designer basé à Brooklyn, dont c’est le premier parfum, en collaboration avec la parfumeur Christophe Laudamiel. Du cuir enrobé dans un accord vert et lactonique de figue, rhubarbe, avec des accents crémeux et épicés fleur blanche. Explosif et réjouissant.

Christophe Laudamiel et Ryan Richmond pour Rich Mess

Le prix Mandy Aftel a été décerné à Maderas de Oriente Oscuro, créé par Paul Kiler pour sa marque PK Perfumes, et que je n’ai pas eu le plaisir de sentir.

Le prix Sadakichi a été remis à l’artiste brésilienne Josely Carvalho pour son œuvre Diary of Smells: Glass Ceiling, dont une partie a été présentée dans le septième numéro de Nez par Clara Muller. Elle a collaboré pour cette œuvre avec le parfumeur Leandro Petit de Givaudan.

Le prix de la contribution à la culture olfactive a été décerné à Sissel Tolaas pour l’ensemble de sa carrière. Cette dernière étant au Groenland en ce moment pour une recherche, c’est Judith Gross, (VP – marketing de la création et du design d’IFF –International Flavors & Fragrances) qui la représentait, la maison de composition américaine l’ayant soutenue dans ses projets depuis quinze ans. L’artiste norvégienne présente en ce moment à Berlin – où elle vit – l’exposition « 22 – Molecular Communication », jusqu’au 24 juin.

Enfin, le nouveau prix Septimus Piesse – du nom du parfumeur du XIXe siècle connu notamment pour ses recherches sur l’analogie entre musique et parfums – a été attribué à Frederik Duerinck, membre du collectif Polymorf (qui s’était déjà vu décerner le prix Sadakichi en 2015 pour Famous Deaths). L’artiste, cinéaste et designer néerlandais a récemment développé un projet d’intelligence artificielle appliquée à la création de parfum, baptisé « Alternate Realities », déjà présenté à New York, et qui sera exposé au Phi Center à Montréal de mai à septembre et en juin à Sheffield (Royaume-Uni). Ce dispositif interactif de parfumerie algorithmique permet de concevoir en direct une formule de parfum sur la base d’un questionnaire de personnalité et s’améliore sur la base du feedback des visiteurs.

Rendez-vous en 2020 pour la huitième édition des Awards, à Los Angeles, où nous aurons le plaisir de lancer le neuvième numéro de Nez… en anglais bien sûr !

Firmenich se penche sur l’avenir des naturels en réunissant parfumeurs et producteurs

Alors que la demande de matières premières naturelles ne cesse d’augmenter, la maison de composition cherche à développer pour ses créateurs une palette durable et responsable. Reportage.

Quoi de commun entre la culture du patchouli au cœur de l’île de Java en Indonésie et celle de l’orange dans le Rio Grande Do Sul au Brésil ? Alors que les marques jouent de plus en plus la carte de la traçabilité, du développement durable et de l’équitable, bien plus qu’on pourrait le penser au premier abord. C’est en partant de cette idée que la maison de composition Firmenich a imaginé en 2014 « Naturals Together ». Le programme fédère des producteurs de matières premières naturelles qui garantissent un approvisionnement responsable et une sécurisation des filières grâce à des engagements environnementaux et en direction des communautés agricoles (garantie d’achat, prix plancher, construction d’écoles…)

Elisa Aragon – Nelixia

Tous les ans, Firmenich réunit ces fournisseurs, et leur donne l’opportunité de partager leurs questionnements et leurs solutions. « Nous sommes un catalyseur », affirme Dominique Roques, directeur du sourcing des naturels de l’entreprise suisse, et à l’origine du programme. « Nous avons créé une sorte de consortium ou de syndicat de producteurs. Nous sourçons des matières dans le monde entier, pourquoi se centrer uniquement sur le Maroc ou l’Inde ? Il s’agit de matières différentes, de pays différents, mais quand on les met ensemble, ça fonctionne. Et l’initiative profite à tout le monde : à eux, à nous, comme à nos clients. »

Début avril à Malaga, cette réunion des producteurs « Naturals Together » était pour la première fois couplée avec celle des parfumeurs Firmenich venus des centres de création de Paris, Singapour, Dubaï ou New York. Un moyen de réunir les deux bouts de la chaîne. « C’est extraordinaire de voir les producteurs rassemblés », s’enthousiasme Nathalie Lorson, maître parfumeur. « On connaît bien sûr les matières, mais quand on les écoute raconter la culture et les récolte, on se rend compte de tout ce qu’il y a derrière nos petites fioles et qu’on a tendance parfois à oublier. »

Dominique Roques – Directeur du sourcing des naturels – Firmenich

La rencontre commence par une séance de questions-réponses. Les consommateurs et donc le marché réclament de plus en plus d’ingrédients naturels, comment répondre à cette nouvelle demande dans de bonnes conditions ? « Les besoins en lavandin ont augmenté de 50% l’année dernière », note Michel Krausz, directeur de la SCA 3P (Société Coopérative Agricole des Plantes à Parfum de Provence), qui rassemble des producteurs de lavande, lavandin, sauge sclarée, estragon et hysope (une plante aromatique ressemblant à de la lavande, mais au parfum rappelant celui de la menthe). « Nous sommes arrivés à une limite dans la région », juge-t-il. La solution trouvée ? La relocalisation, avec des plantations dans le Sud-Ouest et dans le centre de la France. « Mais ce n’est pas si simple. Le problème est l’investissement nécessaire. Le ticket d’entrée est très élevé, avec la distillerie et les machines à récolter », ajoute-t-il.

« Répondre à la demande actuelle est déjà un challenge », estime de son côté Zahra Osman Guelle, directrice de Neo Botanika, qui produit de la myrrhe et de l’encens au Somaliland. Les récoltes pâtissent du manque d’infrastructures et de l’exode rural. « C’est une activité très difficile, pas très attractive, et c’est déjà compliqué de trouver des employés. Les populations, et surtout les jeunes, préfèrent tenter leur chance en ville. Nous essayons de multiplier les projets pour diversifier leurs sources de revenus et les convaincre de rester. » Elisa Aragon, qui dirige Nelixia au Guatemala et produit notamment cardamome, baume du Pérou et styrax, se retrouve face à la même désaffection des jeunes générations : « Pour leur donner envie de continuer, il faut les payer suffisamment bien sûr, mais il faut aussi les rendre fiers, leur donner de la visibilité. » Bien souvent, les cueilleurs ne savent pas ce que deviendra leur précieuse récolte.

Zahra Osman Guelle – Directrice de Neo Botanika (Somaliland)

Dans un deuxième temps, chaque producteur présente aux parfumeurs ses qualités de matières premières, qu’elles soient déjà au catalogue Firmenich, ou qu’il espère les faire rentrer prochainement. Jasmin, tubéreuse et lotus d’Inde, baie rose de la Réunion, santal d’Australie, rose, fleur d’oranger, camomille du Maroc, vanille fendue de Madagascar (récoltée à maturité avancée, elle a des facettes de fruits confits)… Au stand Capua, l’expert calabrais des agrumes depuis 1880, on retrouve Nathalie Lorson qui s’émerveille d’une nouvelle fraction légère de bergamote : « Elle est plus pétillante, plus fraîche, plus verte que l’essence de bergamote, c’est magnifique. » Un futur ingrédient de sa palette ? Le chemin est encore long. « Si on est séduit au premier abord, on essaie ensuite en composition, puis nos acheteurs vérifient le sourcing, la reproductibilité, le processus d’industrialisation… Il faut compter 6 mois pour qu’une nouvelle matière entre chez nous », explique-t-elle. La créatrice a aussi particulièrement apprécié l’essence de vétiver d’Haïti d’Agri Supply. Un joyau boisé, terreux, vert, aux accents de pamplemousse, essentiel pour l’économie du pays. « Le vétiver est la ressource principale du sud de l’île. La dizaine de distillerie fait vivre 27 000 familles », souligne Roxanne Léger.

Nathalie Lorson – Parfumeur – Firmenich

Chez Sebat, le spécialiste turc de la rose Damascena, qui vient de lancer de nouvelles plantations au Pakistan et fait des essais de rose Centifolia en Bulgarie, on se réjouit de ces échanges avec les parfumeurs : « C’est très intéressant d’avoir leur avis sur notre production. Nous rencontrons beaucoup de clients, mais ils n’ont pas les mêmes connaissances : la plupart n’aiment même pas sentir les matières brutes… » Le maître parfumeur Olivier Cresp abonde : « Ils nous proposent des choses, on sent, on leur fait des retours, c’est vraiment passionnant. » Lui a eu un coup de cœur pour la mandarine marocaine, « très zestée, très aldéhydée, juteuse ». « C’est une relation qui s’instaure, un véritable partenariat, et pas seulement une relation de fournisseur et client », conclut-il.

Crédits photos : John Millar

Nez, la revue… de presse – #3 – Où l’on apprend qu’obésité et dépistage des maladies peuvent aussi n’être que des histoires de flair

Au menu de notre revue de presse, pourquoi l’odeur du goudron mouillé peut être relaxante, le mouvement #metoo vu par l’industrie du parfum, et la future ligne beauté de Hermès.

Vous qui lisez Nez le savez déjà, mais il est toujours bon de le rappeler : notre odorat a une influence considérable sur notre existence, odeurs et parfums exerçant sur nous leurs pouvoirs. Le Figaro s’intéresse ainsi aux odeurs pouvant favoriser la relaxation et le bien-être. Un effet connu depuis l’Antiquité. Le kyphi, un des plus célèbres parfums égyptiens, était déjà utilisé pour détendre, rappelle l’historienne et anthropologue Annick Le Guérer. Aujourd’hui, notre connaissance du cerveau valide le bien-fondé de cette pratique. « Les bonnes odeurs sont traitées par une zone – le cortex olfactif, en particulier l’amygdale – qui contient énormément de neurones qui traitent les émotions, explique Roland Salesse, ancien directeur du laboratoire de neurobiologie de l’olfaction à l’Inra. Quand on sent ces « bonnes odeurs », le circuit du plaisir, du bien-être, est activé ». De quoi expliquer pourquoi une odeur de tarte aux pommes ou de goudron mouillé, selon nos souvenirs olfactifs, ont le pouvoir de faire baisser la fréquence de notre respiration et la température de notre peau, signe de calme.

Comment les odeurs agissent sur le cerveau et nous procurent du plaisir, c’est précisément la sujet de thèse de Laura Chalençon – autrement dit « Mécanismes neuronaux responsables de la valeur hédonique des odeurs et ses altérations au cours du vieillissement ». La doctorante en neuroscience à l’université Lyon 1 participe au concours « Ma thèse en 180 secondes », et Lyon Capitale relaie sa vidéo de présentation, avec pour mot d’ordre : « Prenons du plaisir ! ». (Non sans opportunisme, rappelons que le thème du dossier central du numéro 6 de Nez était précisément consacré à l’influence des odeurs sur le corps et l’esprit.)

Laura Chalençon © Aurélien Idéale

Les odeurs ont le pouvoir de nous donner du plaisir, mais peut-être aussi… de nous faire grossir. Selon une étude récente réalisée par l’université de Berkeley, des souris soumises à un régime « fast food » avec un odorat normal voient leur poids doubler, alors que celui de leurs congénères privées d’odorat n’augmente que de 10%. Et quand les premières perdent à leur tour leurs capacités olfactives pour les besoins de la science, leurs poids diminue. L’odorat influerait non seulement sur l’appétit, mais aussi sur le métabolisme. L’anosmie, remède contre l’obésité ? Il faut rappeler que les troubles de l’olfaction sont aussi associés à des phénomènes d’anxiété voire de dépression.

Toujours dans le domaine de la médecine, les odeurs ont un autre pouvoir qui intéresse la recherche : celui de permettre le dépistage de certaines maladies, comme certains cancers. Des chercheurs de l’université de Manchester ont mis en évidence 17 molécules odorantes marqueuses de la maladie de Parkinson, d’après une étude parue dans la revue ACS Central Science. Pour ces travaux, ils ont collaboré avec Joy Milne, une Écossaise à l’odorat particulièrement développé, dont le mari est mort de la maladie de Parkinson, et qui a permis d’identifier l’odeur de la maladie dans un échantillon de patients. Une piste sérieuse pour développer une méthode de détection précoce, simple et rapide.

Dans le secteur du luxe, parfums et cosmétiques ont un autre pouvoir : celui de représenter d’importants relais de croissance. Hermès lancera en 2020 une ligne beauté incluant maquillage et soins en plus de la gamme parfums existante. En 2014, la division Parfums avait amorcé une diversification via le lancement de parfums pour la maison et d’une ligne de produits pour le bain, rappelle Fashion Network.

Un pouvoir que le parfum n’a pas, relève Fragrantica, ou pas encore, c’est celui de traduire le mouvement féministe né de #metoo. Du nouvel Interdit de Givenchy à Twist de Miu Miu, publicités et jus qui revendiquent sans cesse irrévérence et transgression se cantonnent à un conformisme qui confine au conservatisme. « Il semble que la lutte pour les droits des femmes soit plus un prétexte pour vendre un idéal féminin que pour servir une quelconque diversité », souligne Miguel Matos.

De diversité, il est en revanche de plus en plus question concernant les modes d’application du parfum, note Le Temps. Si depuis les années 80 et la disparition progressive des extraits de parfum, le spray est roi, les versions concentrées présentées sous forme de roll-on gagnent du terrain depuis deux ans. Petit format à petit prix et objet nomade, il colle à de nouveaux usages, selon le quotidien suisse.

Comte de Grasse

Autre grande tendance répondant à une nouvelle demande : celle des parfums naturels. « Bien conscientes que les filles sont de plus en plus réticentes à l’idée d’appliquer des matières inconnues sur la peau, les maisons de parfums sont nombreuses à jouer la carte du green » , nous dit Vogue. L’occasion d’évoquer notamment la ligne de colognes du Couvent des Minimes, qui a refondu son offre l’année dernière pour proposer des créations 100% vegan et composées à 98% d’ingrédients d’origine naturelle.

C’est peut-être l’amorce d’une future tendance : une distillerie, Comte de Grasse, s’est installée dans la capitale du parfum distinguée par l’Unesco, à l’emplacement d’une ancienne usine de parfums. Déjà commercialisé, son premier produit, le gin 44°N est créé à l’aide de techniques d’extraction traditionnelles de la parfumerie, combinées à des technologies de distillation modernes (distillation sous vide et utilisation d’ultrasons). Une démarche qu’on peut rapprocher de celle de la Distillerie de Paris, qui vient de lancer une gamme d’eaux de parfum travaillées à partir de coupes de distillation de rhum, de whisky ou de gin.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Retour sur le congrès Olfaction & Perspectives 2019

Au menu du congrès Olfaction et perspectives, tour du monde parfumé, nez électronique et… odeurs de fromage.

L’odorat et l’olfaction vus à travers le prisme des innovations scientifiques, de la culture, des enjeux de santé, mais aussi d’éducation : la 4e édition du congrès Olfaction et perspectives avait lieu le 14 mars dernière, à l’initiative de la Cosmetic Valley et de l’Isipca. Au programme, des présentations de chercheurs et de professionnels du secteur pour faire le point sur l’avancée des connaissances concernant ce sens de moins en moins méconnu.

La journée a commencé avec un état de l’art des innovations pour l’extraction des matières premières naturelles pour la parfumerie par Xavier Fernandez, chimiste spécialisé dans les substances odorantes et professeur à l’Université de Nice Côte d’Azur, et Xavier Brochet, directeur de l’innovation pour les naturels chez Firmenich. Le plébiscite du naturel, le respect de l’environnement et le développement durable devenant des préoccupations de plus en plus importantes pour les consommateurs et un argument commercial pour les marques, l’industrie cherche des solutions plus vertes pour extraire ces matières. De la recherche de nouveaux solvants alternatifs (utilisés pour obtenir absolues, concrètes et résinoïdes), notamment issus de la valorisation de déchets, à l’utilisation d’ultrasons ou de micro-ondes pour rendre plus performantes l’action des solvants ou la distillation (utilisée pour obtenir les essences), « les techniques existent, mais restent pour le moment confidentielles ».

Denis Poncelet, consultant et spécialiste de la microencapsulation, a ensuite évoqué les applications au parfum de ce « piégeage » d’une molécule au sein de microparticules (scratch and sniff, textiles parfumés…).

Toujours dans le domaine des innovations scientifiques et technologiques, Jean-Marie Heydel, professeur de biochimie et de biologie moléculaire à l’Université de Bourgogne, a fait part de ses travaux sur la biotransolfaction. Ses recherches tendent à montrere que les enzymes de biotransformation présents dans notre nez, qui ont un rôle détoxifiant et servent à protéger tissu olfactif, bulbes olfactifs et cerveau, auraient également un rôle dans notre perception olfactive.

Eugénie Briot
Eugénie Briot : « Pourquoi notre cerveau accepte-t-il que dans les publicités pour le parfum, les fleurs tombent du ciel et les gens volent ? Parce le parfum est un attribut divin » -Image : Cosmetic Valley, Cécile Muzard

Le parfum, attribut divin

Les présentations ont pris un tour sociologique et culturel avec Eugénie Briot, historienne et responsable des programmes de l’école de parfumerie de Givaudan – et membre du Collectif Nez -, et Aurélie Dematons, fondatrice de Le Musc & la Plume, agence de conseil en création de parfums. « Pourquoi notre cerveau accepte-t-il que dans les publicités pour le parfum, les fleurs tombent du ciel et les gens volent ? Parce le parfum est un attribut divin », a expliqué la première. Le marketing reprend à son compte les pouvoirs qui lui sont attribués depuis l’Antiquité. Historiquement instrument de communication entre les hommes et les dieux, le parfum devient dans la publicité un outil de communication entre les hommes, c’est-à-dire de séduction. Vu comme un médicament jusqu’aux découvertes de Pasteur, il soigne désormais les maux de l’âme, de Gabrielle à La vie est belle. Dans tous les cas, « se parfumer, c’est s’élever au dessus de sa condition de mortel pour toucher à l’univers des Dieux ».

Aurélie Dematons a fait l’année dernière un tour du monde des plantes à parfums en famille, allant à la rencontre de producteurs comme de consommateurs, du « silence olfactif japonais » à la « saturation odorante indienne ». L’occasion de mesurer les différences culturelles de perception d’un pays à l’autre : parfum et odeurs sont avant tout associés aux cérémonies religieuses en Inde, à la médecine en Chine, à des rites païens dans les Andes… et à la consommation de produits d’hygiène et alimentaires aux Etats-Unis.

Aurélie Dematons
Aurélie Dematons – Un tour du monde des plantes à parfums -Image : Cosmetic Valley, Cécile Muzard

L’après-midi, les intervenants se sont penchés sur les aspects santé et bien-être liés à l’odorat. « La joie, le bonheur, l’amour, seraient-ils contagieux via notre nez ? » Nathalie Broussard, responsable de la communication scientifique chez Shiseido, a évoqué le rôle de l’olfaction dans les émotions positives, une étude de la marque montrant que sentir une odeur corporelle correspondant à un état de bien-être provoque chez le cobaye une microrelaxation.

« Ça sent la crêpe »

Puis dans un registre médical, Gérald Valette, chirurgien et oncologue au CHRU de Brest, et Édouard Vaury, responsable développement de la société de marketing olfactif Exhalia, ont présenté leur projet de borne digitale de dépistage des troubles olfactifs, destinée à permettre une prise en charge plus précoce des maladies neuro-évolutives, et Sylvia Cohen-Kaminsky, immunologiste et directrice de recherche au CNRS, a partagé les dernières avancées concernant le nez électronique. Cet outil qui analyse l’haleine des patients pourrait révolutionner le diagnostic de certaines maladies, l’hypertension artérielle pulmonaire ou certains cancers par exemple, provoquant la libération de composés organiques volatiles spécifiques par les malades et donc une « signature olfactive » particulière.

Dernier thème abordé : celui de l’éducation et de l’apprentissage. Maryse Delaunay-El Allam, maître de conférences en psychologie à l’Université de Caen, a exposé ses recherches sur les connaissances olfactives des enfants. Il apparaît que dès la période néonatale, ils discriminent les odeurs et manifestent des préférences, puis apprennent au fil des ans à les catégoriser voire à les identifier – souvent en se référant à la source de l’odeur, ce qui fait dire par exemple à une petite fille que la fleur d’oranger « ça sent la crêpe ». Sophie Nicklaus, directrice de recherche à l’INRA et spécialiste de la construction des préférences alimentaires du jeune enfant, a quant à elle montré que l’olfaction était déterminante dans la construction de ces préférences : la néophobie alimentaire, c’est-à-dire le rejet des aliments nouveaux, est ainsi davantage liée à l’odeur de certains aliments (poisson, fromage…) qu’à leur saveur.

Roland Salesse, à l’origine du Laboratoire de Neurobiologie de l’olfaction de l’INRA, a conclu la journée en insistant sur la nécessité d’une éducation olfactive, à la fois enjeu de santé via l’alimentation et la médecine, outil de développement cognitif (sentir exerce la concentration et la mémoire), et source de plaisir esthétique – une importance dont les lecteurs du site de Nez sont probablement déjà convaincus.

Plus d’informations :

Nez, la revue… de presse – #2 – Où l’on apprend que la madeleine de Proust sent désormais plutôt l’assouplissant

Au menu de notre revue de presse, des femmes au parfum, Frédéric Malle qui nous parle de l’odeur du métro, et la puissance des souvenirs olfactifs.

Nous célébrions il y a quelques jours la journée internationale du droits des femmes, mais une question cruciale n’est toujours pas résolue : Germaine Cellier, Annick Ménardo, Mathilde Laurent ou Isabelle Doyen sont-elles des parfumeuses ? Des parfumeures ? L’Académie française vient en tout cas de se prononcer en faveur de la féminisation des noms de métiers, une révolution sous la Coupole. Mais qui ne règle pas le problème qui nous occupe. Comme le souligne l’article, « les noms en « eur » peuvent se féminiser grâce au « e » (« docteure »), sauf lorsqu’un verbe correspond au mot (« chercheur-euse »). » Le verbe parfumer existe, certes, mais correspond-il à la fonction du parfumeur… au point de devoir dire parfumeuse, comme l’on dit coiffeuse, chercheuse, patineuse ? Ou parlera-t-on plutôt de parfumeure, comme auteure, ingénieure, professeure ? Nez, de son côté, n’a toujours pas pris parti.

L’auteure Dominique Bona, membre de la commission d’étude sur la féminisation des noms de métiers dont le rapport a été adopté, dans son habit d’académicienne à Paris, en octobre 2014. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Elle n’était pas parfumeure, ni parfumeuse, mais c’est une des femmes qui a sûrement eu le plus d’influence sur la parfumerie contemporaine : Gabrielle Chanel a fait l’objet d’un documentaire de Jean Lauritano diffusé sur Arte (et disponible jusqu’au 1er mai). « Les guerres de Coco Chanel » retrace le parcours de la jeune modiste, devenue le symbole d’une élégance à la française, et confronte la légende à ses zones d’ombre. Ainsi de cette « guerre du parfum » qui pendant le second conflit mondial oppose la créatrice, collaboratrice zélée et antisémite (de plus en plus) avérée, aux frères Wertheimer, les propriétaires juifs de la société des Parfums Chanel. Cette lutte se solde pour elle par une défaite, mais la fait finalement accéder à la richesse : ses parfums lui rapporteront jusqu’à sa mort un million de dollars par an.

Elle sera peut-être à l’origine du futur n°5 : une autre femme se lance en parfumerie, Carine Roitfeld. L’ex-rédactrice en chef du Vogue français a annoncé durant la Fashion week parisienne la création de sa ligne de parfums grâce à une campagne d’affichage la dévoilant nue. L’ex-prêtresse du porno chic a travaillé avec trois parfumeurs pour créer sept compositions incarnant sept amours dans sept villes « iconiques ». A découvrir en mai.

Campagne Wild Posting Carine Roitfeld Parfums

C’est un homme, et « Le Figaro Madame » l’a interrogé sur les parfums pour hommes. Dans une interview à l’hebdomadaire féminin, Frédéric Malle se réjouit notamment que « cette idée idiote qui consiste à croire qu’on est plus masculin si on se laisse aller est en train de disparaître ». L’éditeur de parfums se confie également sur ses souvenirs olfactifs, de l’odeur du métro parisien (« C’est l’odeur de mon enfance ») à l’Eau sauvage de Dior (« J’ai grandi en portant ce parfum »).

De souvenirs olfactifs, il est aussi question dans le Ted Talk donné par la parfumeure américaine Holladay Saltz, qui a fondé la marque de niche Apoteker Tepe. Interrogeant régulièrement des gens sur leurs madeleines de Proust, elle s’est rendue compte que beaucoup d’entre eux citaient… des détergents, assouplissants et autres produits d’entretien. Ce qui la conduit à s’interroger sur l’influence des marques sur notre mémoire olfactive, nos émotions, nos comportements, et même notre cerveau.

« Demain, toutes les marques s’empareront du pouvoir du parfum », prophétise d’ailleurs le fondateur de l’agence de marketing olfactif Emosens sur le site Influencia. « Alors que l’on connaît parfaitement et depuis longtemps les effets de l’odorat sur la mémoire et l’humeur, c’est paradoxalement le sens qui a été, jusque-là, le moins exploité commercialement », note-t-il. Confidentiel il y a encore quelques années, le marketing olfactif gagnerait de plus en plus de terrain, jusqu’aux cliniques et aux appartements témoins, dans un monde « où prime l’expérience ».

Les nouvelles attentes des consommateurs sont en train de redistribuer les cartes du marché de la parfumerie, comme le souligne un état des lieux très complet publié sur le site The Good Life. Entre la parfumerie sélective qui tend à s’essouffler, plombée par un manque d’inspiration et une distribution qui montre des signes de faiblesse, et les marques de niche qui connaissent une croissance soutenue, le fossé va-t-il se combler ? La voie du succès est en tout cas ouverte pour des projets hybrides comme les parfums H&M, marchant dans les pas de Jo Malone, mais à prix fast fashion.

Pour terminer cette revue de presse, un podcast du site Perfumer and Flavorist consacré à l’anosmie (en anglais), à l’occasion de la journée mondiale consacrée à ce trouble de l’olfaction, qui avait lieu le 27 février. L’universitaire Nancy Rawson y évoque notamment les dernières avancées de la science pour protéger et restaurer notre odorat, et l’importance de faire travailler et de cultiver son nez.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Virginie Roux : « La Place veut donner du sens au parfum »

Rencontre avec Virginie Roux, créatrice d’un espace culturel dédié au parfum : La Place.

S’offrir un flacon d’une marque tellement niche qu’on ne la trouve nulle part ailleurs en France, assister à la performance d’une danseuse inspirée par des parfums, écouter une conférence sur les femmes parfumeurs, participer à une séance de méditation olfactive… Autant de possibilités offertes par La Place. Niché depuis septembre dans une rue discrète du quartier Montorgueil à Paris, cet espace hybride entre parfumerie, galerie d’art et espace de conférences a été imaginé par Emmanuel Pierre, architecte et designer, et Virginie Roux, fondatrice de la marque Au pays de la fleur d’oranger. Elle a répondu aux questions de Nez.

La Place, Art et parfum

Comment définissez-vous La Place ?

C’est une sorte d’incubateur pour des créatifs talentueux, mais aussi une galerie d’art, un think tank, un centre culturel et artistique… Notre concept est évolutif, comme une installation ! L’idée qui nous a guidés, c’est que l’union fait la force. Après avoir fondé ma propre maison, Au pays de la fleur d’oranger, je rencontrais beaucoup de petites marques sur des salons qui me disaient « J’aimerais avoir une boutique à Paris, mais c’est impossible ». Nous avons tous les mêmes problèmes de communication et de finance. Il faut donc mutualiser. J’ai décidé de créer ce lieu avec Emmanuel en se distinguant de ce qui existe déjà : nous ne sommes pas une simple parfumerie, mais nous voulons donner du sens au parfum. En le confrontant à divers arts (sculpture, peinture, photo, mais aussi danse, musique, poésie), et en organisant des événements autour de la culture olfactive, des conférences, des ateliers, des expositions, des vernissages… Cela fait de La Place un lieu de rencontre, un lieu pour être visible, pour s’exprimer, pour recevoir sa clientèle. De ces rencontres, il y a des projets communs qui naîtront. Nous essayons d’être une référence, « the place to be ». Notre concept hybride intrigue beaucoup de grandes marques qui viennent voir ce que nous proposons.

Quels sont les prochains événements à venir ?

Nos expositions durent à peu près un mois : après les œuvres de la sculptrice Cristina Marquès et du peintre Ray Renaudin consacrées à la vibration, nous accueillons à partir du 3 mars la photographe Anna Shumanskaia, qui a travaillé sur la nudité au féminin. L’exposition donnera lieu à des performances les 8, 16 et 21 mars.

Côté olfactif, dès le 6 mars, Eléonore de Staël, parfumeur qui avait remporté le premier concours Corpo 35 et qui travaille en 100% naturel, nous proposera une approche ludique sur le thème du voyage intérieur. Quelle résonance peut avoir le parfum dans notre quotidien ? Il y aura douze matières premières à découvrir, associées à certaines vertus (l’ancrage pour le vétiver, la joie pour l’ylang ylang…) et quatre créations d’Eléonore élaborées entre autres avec ces matières. Le jeu sera de retrouver quel parfum correspond à quelle vertu. Le 12 mars, sa mère, qui est professeur de yoga, animera une séance de méditation olfactive pour préparer le corps à recevoir le parfum.

Puis en mai nous avons prévu une exposition avec des œuvres de sept artistes dédiées à la fleur et au parfum, et une autre sur la Provence, ce qui permettra de parler de Grasse et du classement des savoir-faire liés aux parfums au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

Et concernant les conférences ?

Nous recevrons à nouveau l’historienne Annick le Guérer, qui nous parlera des épices dans le parfum le 7 mars à 18h, et des routes de l’encens le 9 avril à 18h. Eléonore donnera pour compléter son exposition une conférence sur le parfum au naturel 9 mars à 18h. Jérôme Dinand nous apprendra tout sur l’Asie et l’art du flacon le 26 mars à 18h. Je précise que toutes nos conférences sont gratuites.

Comment êtes-vous arrivée dans le monde du parfum ?

Il a fallu tout un cheminement, parce que je suis juriste à la base ! D’ailleurs aujourd’hui je continue à conseiller des start up dans des domaines hors parfum, notamment tournées vers l’Afrique.

Mais ma famille était productrice de fleur d’oranger et de rose en pays grassois, et j’ai créé ma marque Au pays de la fleur d’oranger il y a vingt ans. Quand j’ai commencé, on me regardait avec de grands yeux : la tendance à l’époque était plutôt à la rose, et on parlait très peu de fleur d’oranger. Surtout, dans l’imaginaire de la plupart des gens, la Côte d’Azur, ça reste la lavande. Alors qu’elle pousse bien plus haut… Le pays de Grasse, ce sont plutôt les agrumes, le jasmin, la rose, le mimosa, l’oranger. Je voulais amener les gens dans ce terroir. Au début je faisais des cosmétiques, de l’alimentaire, puis j’ai lancé mes propres créations avec des parfumeurs, en gardant cette idée de mise en valeur d’un terroir, puis en menant une réflexion sur la filiation, à travers l’Eau de Madeleine, hommage à ma grand-mère, ou L’Eau de Gina, ma mère d’origine italienne. La thématique du droits des femmes et de leur liberté est aussi une constante, avec l’Eau de Virginie lien vers AOA 2018, une tubéreuse contrastant avec un mimosa très animal, Liberté Bohème, Poudre de Liberté… On retrouve finalement la juriste.


La Place
9 rue Française
75002 Paris

Du mardi au samedi 13h15-20h15, le dimanche 14-18h

La liste des marques à retrouver à La Place : Au Pays de la fleur d’oranger, July of St Barth, Absolument parfumeur, Maison Micallef, Paul Emilien, Rose et Marius, Hersip, Rosendo Mateu, Promenade à Auvers, Coquillete Paris, Affinessence, Pont des arts, Elementals, Scentys, State of Mind, Le Jardin retrouvé, Eutopie.

Et les publications de Nez éditions bien sûr !

Pour sa renaissance, le Prix François Coty récompense Emilie Coppermann (Symrise)

Emilie Coppermann (Symrise) a été désignée lauréate de la nouvelle édition du Prix François Coty.


Le 3 décembre dernier se tenait au château d’Artigny (Montbazon, Indre-et-Loire), la cérémonie de remise du prix François Coty 2018 à laquelle nous avons pu assister. Ce château du Val-de-Loire, de style néoclassique, qui abrite désormais un hôtel 5 étoiles, a été construit par François Coty entre 1919 et 1928, et constituait l’un des principaux lieux de vie de l’industriel corse. Emilie Coppermann (Symrise) a été désignée lauréate de cette nouvelle édition.

Créée en 2000, mise en sommeil en 2006 et relancée en 2017, L’Association François Coty a pour mission de perpétuer l’esprit et l’audace de François Coty. Aujourd’hui, Véronique Coty, arrière-arrière-petite-fille du parfumeur, en reprend la présidence. L’Association s’investit dans de nombreux projets dont l’objectif principal est de transmettre l’histoire de François Coty et de ses créations. Elle organise régulièrement des expositions, des rétrospectives et des conférences auprès de différents publics.

Le Prix François Coty, quant à lui, a également été initié en 2000 par Henri Coty, petit-fils du créateur, afin de distinguer un parfumeur particulièrement talentueux et audacieux dont les parfums se sont démarqués par leur beauté, leur originalité et leur technicité. Le jury désigne le lauréat lors d’un test à l’aveugle pour lequel les candidats sélectionnés ont proposé trois de leurs créations, dont un parfum lancé depuis 2017. La liste des nominés est dressée par une commission composée de la présidente Véronique Coty et de membres experts de l’Association François Coty, accompagnée de spécialistes (Commission technique de la Société française des parfumeurs et l’Osmothèque, conservatoire international des parfums). Durant ses dix années d’existence (2000-2010), le prix a ainsi récompensé de grands noms de la parfumerie : Jacques Cavallier, Maurice Roucel, Dominique Ropion, Francis Kurkdjian, Alberto Morillas, Olivier Pescheux, Christine Nagel, Olivier Polge et  Sophie Labbé.

Influencée et touchée par la démarche de son grand-père Henri Coty, Véronique Coty, avec son mari Nicolas Gandilhon, a tout mis en œuvre pour relancer ce prix avec pour objectif la reconnaissance envers les parfumeurs, « ces artistes de l’ombre »

Pour y participer, les parfumeurs doivent soumettre leurs créations. La maîtrise technique, l’écriture, l’harmonie, le raffinement sont autant de critères d’appréciation que l’originalité et la mémorabilité.

Le prix François Coty s’applique à tenir compte de l’ensemble de ces signes pour choisir le lauréat. Véronique Coty ajoute : « la transmission de mon patrimoine familial historique et la mise en lumière des parfumeurs-créateurs d’aujourd’hui sont les premières motivations d’une démarche culturelle et artistique qui se définit au travers de l’organisation de cet évènement, de conférences olfactives, d’expositions, de films, afin de sensibiliser les nouvelles générations. »

Le jury 2018, présidé par l’actrice Karin Viard, se composait de Jean Guichard (Parfumeur), Caroline Furstoss (chef-sommelière), Laurence Férat (journaliste spécialiste parfums), Daniel Molière (parfumeur-osmothéquaire), Erik Halley (plumassier brodeur), Mathilde Le Chatelier (Secrétaire générale de l’association François Coty).

Emilie Coppermann (centre) reçoit le Prix François Coty des mains de Karin Viard (dr.) et Véronique Coty (g.)
Emilie Coppermann (centre) reçoit le Prix François Coty des mains de Karin Viard (dr.) et Véronique Coty (g.)

Il a décerné le prix François Coty 2018 à la créatrice de parfum Emilie Coppermann (Symrise), pour l’ensemble de son travail et notamment ses créations MajaïnaSin de The Different Company (une vanille crémeuse et épicée), 212 VIP Men de Carolina Herrera (un oriental boisé), et le très beau Hallucinogenic Pearl d’A Lab on Fire, superbe accord iris-violette cuiré et poudré.

Une exposition passionnante sur l’œuvre de François Coty a été installée pour l’occasion dans le grand hall d’entrée du château, permettant d’admirer de somptueux flacons anciens, des cosmétiques et objets de toilette de la marque. Au plaisir visuel s’est ajouté le ravissement olfactif, avec la présentation d’une sélection de 8 parfums emblématiques de l’œuvre de François Coty, recomposés par l’Osmothèque : La Rose Jacqueminot (1904), Ambre antique (1905), L’Origan (1905), Le Jasmin de Corse (1906), Cordon rouge (1909), Chypre (1917), Émeraude (1921) et L’Aimant (1927).

C’est Véronique Coty qui a ouvert la soirée en rendant un hommage émouvant à son grand-père Henri Coty, fondateur du prix en 2000 et à son arrière-arrière-grand-père, François Coty.

Jean Kerléo (parfumeur et cofondateur de l’Osmothèque) a ensuite tenu une conférence passionnante sur l’œuvre de François Coty. Il s’agissait de la dernière intervention de ce grand monsieur, qui tirait ce soir-là sa révérence. Merci Monsieur Kerléo, pour ce que vous avez apporté à la parfumerie française, son patrimoine et sa reconnaissance.

On ne peut que saluer le travail de Véronique Coty, de Nicolas Gandilhon et des membres de l’association François Coty pour l’organisation d’un événement, qui a su rassembler la profession le temps d’une belle soirée. Il est maintenant essentiel que le prix s’inscrive dans la pérennité.

Le site du Prix François Coty : www.francoiscoty.fr

Edoardo Cogo (Amuga-Biblioteca Olfattiva) : « Je pense que Nez est un outil indispensable pour celui qui travaille dans ce secteur.» (en français – English – italiano)

Entretien avec Edoardo Cogo, gérant de la parfumerie Amuga – la Biblioteca Olfattiva à Bassano del Grappa (Vénétie).

(English version below – Versione italiana alla fine)

Cet entretien prolonge notre tour du monde des parfumeries de niche qui nous font le plaisir de distribuer les versions anglaise ou italienne de Nez. Nous vous emmenons cette fois en Italie en compagnie d’Edoardo Cogo, gérant d’Amuga – la Biblioteca Olfattiva à Bassano del Grappa (Vénétie).

 

Comment êtes-vous arrivé dans le monde du parfum?

Cela est arrivé sans que je m’en rende compte, sans même que je l’espère. D’abord, je dois dire que ma première rencontre avec les parfums a eu lieu chez moi, en particulier dans la chambre de ma mère durant ma pré-adolescence. Tout a commencé par le souvenir clair d’une suspension du temps quotidien. Nous étions dans les années 1980 et 1990. Je percevais et suivais un sillage qui, une fois que ma mère était préparée pour sortir, me guidait à la source de ce chemin de mystère et de séduction. Après avoir atteint les flacons de la coupable, je les observais, sans savoir lequel d’entre eux contenait cet appel. Ils me transportaient dans l’imagination lorsque je jouais avec eux entre mes doigts, me parlant d’endroits proches et lointains à la fois. Je sentais les capots, j’analysais leur étiquette et leurs noms. Donc j’ai compris après quelque temps, quand ma famille m’a suggéré d’ouvrir notre bibliothèque des senteurs, que ma relation avec ces anciens amis était faite pour révéler ma vocation inconsciente.

 

Quelles sont les spécificités de votre boutique?

La particularité de notre librairie des senteurs est sa sélection: des fragrances qui mettent en valeur les traits artistiques et stylistiques de l’auteur qui les a inventés. Je parle d’auteur et d’artiste car la parfumerie, tout comme la littérature, la musique ou la performance des arts visent à laisser une trace, l’expression sentimentale d’une idée. C’est une confession fréquente qui dépouille les valeurs de celui qui crée. En conséquence, ces parfums deviennent une réelle valeur ajoutée pour celui qui décide de le porter.

 

Quels sont vos coups de cœur, récents, ou de tout temps ?

Sans aucun doute, mes premières suggestions olfactives furent : Samsara eau de parfum de Guerlain (1989), Shalimar eau de parfum de Guerlain (1925), Poison de Christian Dior (1985), Royal Pavillon d’Etro (1989), Eau lente de Diptyque (1986), Gardenia de Penhaligon’s (1976), Victorian Posy de Penhaligon’s (1979), Frangipane de Santa Maria Novella (1828), Orchidée Blanche de L’Artisan Parfumeur (1985), Parfum Sacré de Caron (1991), Sacrebleu de Nicolaï (1993), Chanel No 5 eau de toilette de Chanel (1921), Premier Figuier de L’Artisan Parfumeur (1994). Maintenant, à l’époque de ma bibliothèque des senteurs, je ne peux pas manquer de mentionner Chypre Palatine de MDCI par Bertrand Duchaufour, Isvaraya de Indult par Francis Kurkdjian, Bois d’ascèse de Naomi Goodsir par Julien Rasquinet et Mandala de Masque Milano par Christian Carbonnel.

 

Qu’est-ce qui vous a fait choisir de vendre Nez dans votre boutique?

Je dois vous avouer que le design du magazine m’a immédiatement séduit. J’ai été étudiant en graphisme, donc je ne pouvais pas manquer de le remarquer ! Mais ce que j’apprécie vraiment dans cette revue est la liberté, le professionnalisme, et l’ampleur avec lesquels est abordé un sujet aussi complexe que celui de l’odorat. Je pense que Nez est un outil indispensable pour celui qui travaille dans ce secteur et veut avoir un point de vue excitant et actuel, mais aussi pour celui qui est passionné par les parfums et par la signification de l’odorat aujourd’hui.

Comment est-ce que vos clients y réagissent?

Avec enthousiasme et une authentique curiosité : ils ont enfin entre leurs mains un passe-partout de l’univers de la parfumerie et du sens de l’odorat.

Site de la boutique : www.amuga.it 


English version

How did you get into the perfume world?

It happened without me noticing or hoping. I must say first of all that the place where my first encounter with fragrances took place was my home. Especially my mother’s rooms, at the time of my pre-adolescence. It all starts with the clear memories of a temporal suspension from everyday life.

We were in the eighties and nineties. Perceiving those fragrant trails and following them, after my mother had prepared herself to leave, led me to the origin of that path of seduction and mystery. Once I had reached the guilty bottles I observed them, unaware of which of them contained that call. Turning them between my fingers they kidnapped my imagination, telling me about places far away and near at the same time. I smelled the caps, examined the labels and their names… I understood then, some time later, when my family proposed to me to open our Olfactory Library, that my relationship with these ancient friends was about to reveal my unconscious vocation.

 

What are the specificities of your shop?

The peculiarity of our Olfactory Library is the selection: fragrances that highlight the artistic and stylistic characteristics of the Author who created them. I am talking about Author or Artist because, as for literature, music and applied arts, perfume, if made to leave a mark, is the sentimental expression of an idea. A thick confession, which lays bare the values of those who create it. And, consequently, these perfumes become the real added value for those who choose to wear them.

 

What are your perfume crushes? Recent, or of all times? 

Without a doubt my first olfactive suggestions have been: Samsara Eau de Parfum by Guerlain 1989, Shalimar Eau de Parfum by Guerlain (1925), Poison by Christian Dior (1985), Royal Pavillon by Etro (1989), Eau Lente by Diptyque (1986), Gardenia by Penhaligon’s (1976), Victorian Posy by Penhaligon’s (1979), Frangipane by Santa Maria Novella (1828), Orchidée Blanche by L’Artisan Parfumeur (1985), Parfum Sacré by Caron (1991), Sacrebleu by Nicolai Parfumeur Createur (1993), Chanel No 5 Eau de Toilette by Chanel (1921), Premier Figuier by L’Artisan Parfumeur (1994). Now, at the time of my scent library, I cannot fail to mention: MDCI’s Chypre Palatine by Bertrand Duchaufour, Indult’s Isvaraya by Francis Kurkdjian, Naomi Goodsir’s Bois d’Ascèse by Julien Rasquinet and Masque Milano’s Mandala by Christian Carbonnel.

 

What made you choose to sell Nez in your shop?

I have to say, the look of the magazine immediately seduced me. Having studied graphic design, I couldn’t help but notice it! But what I really appreciate about this editorial contribution is the freedom and professionalism, and the breadth with which it deals with a theme as complex as the sense of smell. I think it is an indispensable tool for those who want, independently and personally, to have a stimulating and updated point of view to work in this field. And also for those who, as a true enthusiast, want to deepen and test their knowledge in the field of smell.

How do your customers react to it?

The most authentic curiosity and enthusiasm, in having finally in your hands an instrument that serves as a passepartout for both the perfumery and the universe of smell.


Website: www.amuga.it 

Versione Italiana

Come è arrivato al mondo della profumeria?

Successe senza che me ne accorgessi, né lo sperassi. Devo dire innanzitutto che il luogo dove avvenne il mio primo incontro con le fragranze è stata la mia casa. In particolare le stanze di mia madre, al tempo della mia preadolescenza. Tutto inizia dai nitidi ricordi di una sospensione temporale dal quotidiano. Eravamo negli anni ottanta e novanta. Percepire quelle scie odorose e seguirle, dopo che mia madre si fosse preparata per uscire, mi conduceva all’origine di quel sentiero di seduzione e di mistero. Raggiunti i colpevoli flaconi li osservavo, ignaro su chi di loro contenesse quel richiamo. Rigirandoli tra le dita mi rapivano la fantasia, narrandomi di luoghi lontani e vicini allo stesso tempo. Ne annusavo i tappi, esaminavo le etichette ed il loro nome… Capii allora, tempo dopo, quando mi fu proposto dalla mia famiglia di aprire la nostra Biblioteca Olfattiva, che il mio rapporto con questi antichi amici stava per rivelare una mia inconscia vocazione.

 

Quali sono le specifiche del Suo negozio?

La peculiarità della nostra Biblioteca Olfattiva è la selezione: fragranze che mettono in risalto le caratteristiche artistiche e stilistiche dell’Autore che le ha ideate. Parlo di Autore o di Artista perché come per la letteratura, la musica, e le arti applicate, anche il profumo, se fatto per lasciare un segno, è l’espressione sentimentale di un’idea. Una confessione spesso, che mette a nudo i valori di chi lo crea. E, di conseguenza, questi profumi diventano il vero valore aggiunto per chi sceglie di indossarli.

 

Qual è il profumo per cui va matto? Recente o “di tutti i tempi”? 

Le mie prime fondamentali suggestioni olfattive, figlie di quegli anni menzionati più sopra, sono senz’altro state: Samsara Eau de Parfum di Guerlain del 1989, Shalimar Eau de Parfum sempre Guerlain (1925), Poison di Christian Dior (1985), Royal Pavillon di Etro (1989), Eau Lente di Diptyque (1986), Gardenia di Penhaligon’s (1976), Victorian Posy di Penhaligon’s (1979), Frangipane di Santa Maria Novella (1828), Orchidée Blanche di L’Artisan Parfumeur (1985).

Parfum Sacré di Caron (1991), Sacrebleu di Nicolai Parfumeur Créateur (1993), Chanel No 5 Eau de Toilette di Chanel (1921), Premier Figuier di L’Artisan Parfumeur (1994). Al tempo attuale invece, ovvero al tempo della mia Biblioteca Olfattiva non posso non menzionare: Chypre Palatine di MDCI, Isvaraya di Indult, Mandala di Masque Milano, Bois d’Ascèse di Naomi Goodsir Parfums.

Cosa Le ha fatto scegliere di vendere Nez nel Suo negozio?

Devo dire che l’aspetto della rivista mi ha immediatamente sedotto. Avendo studiato graphic design non potevo non notarla! Ma ciò che davvero apprezzo di questo contributo editoriale è la libertà e la professionalità, e l’ampiezza con cui viene trattato un tema così complesso come quello dell’olfatto. Penso sia uno strumento indispensabile per chi voglia, in modo indipendente e personale, avere un punto di vista stimolante ed aggiornato per lavorare in questo settore. Ed anche per chi, da vero appassionato, voglia approfondire e mettere alla prova la sua conoscenza nell’ambito dell’olfatto.

 

Come hanno reagito i vostri clienti?

La più autentica curiosità ed entusiasmo, nell’avere finalmente tra le mani uno strumento che funge da passepartout tanto per la profumeria quanto per l’universo dell’olfatto.


Inscription des savoir-faire grassois liés au parfum au patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco : “C’est d’abord la parfumerie qui a gagné”. Rencontre avec Nadia Bedar et Laurent Stefanini

Rencontre avec Nadia Bedar et Laurent Stefanini à l’occasion de l’inscription des savoir-faire grassois liés au parfum au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

Il y avait la Fête du printemps de Macédoine et la pizza napolitaine, voici venus les bains médicinaux tibétains, le reggae et… le parfum ! Le 28 novembre, avec une quarantaine d’autres lauréats, les savoir-faire du pays de Grasse en matière de parfum se sont vus inscrire à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture). Une consécration pour la région grassoise après dix années de travail acharné.

Rencontre avec Nadia Bedar, directrice du projet de candidature du pays de Grasse et de la mission Patrimoine culturel immatériel.

NEZ : Vous n’êtes pas grassoise, vous n’appartenez pas au monde du parfum. Comment vous êtes-vous retrouvée porte-parole d’un tel projet ?

Nadia Bedar : J’ai d’abord rencontré le sénateur des Alpes-Maritimes, Jean-Pierre Leleux, depuis longtemps très investi dans la valorisation du parfum à Grasse, dont il fut maire. Il a notamment beaucoup fait pour le musée de la parfumerie dans la ville [NDLR : Le Musée international de la parfumerie]. De cette rencontre et de cette volonté commune de promouvoir les savoir-faire grassois est née l’idée de ce projet qui nous a animés jusqu’à sa réalisation.

Près de dix ans de bataille ! Comment avez-vous vécu cette victoire ?

C’était étrange, je l’ai ressentie comme quelque chose de presque normal. Après toutes ces années d’efforts, il me semblait qu’il ne pouvait pas en être autrement. Si la décision avait été négative, elle m’aurait semblé totalement injuste.

Le parfum, ce n’est pas que du marketing, c’est d’abord des hommes et des femmes.

Comment se sont passées ces dix années ?

Une fois le ministère de culture convaincu d’inscrire le parfum sur la liste des projets à soutenir, l’ambassadeur français auprès de l’Unesco à dû défendre les trois savoir-faire en Pays de Grasse : la culture de la plante à parfum, la connaissance des matières premières naturelles et leur transformation, l’art de composer le parfum. Puis, il a fallu sensibiliser les acteurs diplomatiques. Pendant plusieurs années consécutives, les ambassadeurs du comité de l’Unesco se sont rendus à Grasse. On a veillé à adapter leur séjour et leur itinéraire à leurs origines. Pour l’Allemagne, par exemple, nous avons convié l’entrepreneur allemand Johann Maria Farina, un descendant direct du fondateur de l’eau de Cologne, huitième génération de l’entreprise. 

Au-delà, nous avons dû bien sûr réunir et fédérer les différents acteurs de la parfumerie, au travers notamment de la création de l’association patrimoine vivant du pays de Grasse, du recueil de nombreux témoignages, de l’organisation de colloques annuels permettant de découvrir des métiers de la parfumerie méconnus du grand public, et aussi imaginer des mesures de sauvegarde de nos métiers.

Que va permettre ce label ?

Les conséquences sont déjà palpables pour le pays grassois. De nouveaux producteurs se sont installés dans la région, des relations se sont nouées entre des acteurs de tous les métiers, producteurs et experts en transformation, par exemple; les parfumeurs se sont aussi réappropriés l’utilisation des matières premières naturelles. C’est comme s’il y avait eu une prise de conscience, une “prise de connaissance” de la richesse du patrimoine de Grasse. Les habitants du pays semblaient redécouvrir leur territoire.

Cette inscription donne une visibilité internationale à la ville de Grasse. Comment transformer l’essai ?

En créant une chaire Unesco avec l’université Sofia-Antipolis, par exemple, afin de permettre la construction de projets internationaux autour du parfum. Des producteurs indiens de l’Uttar Pradesh sont déjà venus se former ici. Des Lituaniens pourraient bientôt leur succéder. Par ailleurs, la création d’un centre de formation et de conservation des plantes à parfum a déjà débuté à Grasse. Le terrain est choisi, la serre en construction. La ville pourrait aussi choisir de faire découvrir ses coulisses, de montrer l’envers du décor. Visiter une usine qui distille la rose ou qui produit le jasmin, c’est impossible aujourd’hui ! Pourquoi ne pas se diriger vers un tourisme durable ? Un des projets déjà mis en place s’intitule les Chemins parfumés. L’un d’eux, poétique et littéraire, nous emmène à la Villa Saint-Hilaire, la bibliothèque patrimoniale de Grasse. On peut la visiter, et même y découvrir des incunables liés à la parfumerie.

À Grasse, visiter une usine de plantes à parfum, c’est impossible aujourd’hui

Cette inscription au patrimoine immatériel de l’humanité donne aussi des responsabilités, des devoirs…

Bien sûr, il existe un risque d’abus de l’usage du label, même si celui-ci est très réglementé. Nous aurons l’obligation de tenir nos engagements concernant les mesures de sauvegarde des savoir-faire, clairement définies dans un formulaire déposé par l’Etat français. Le ministère de la culture suivra régulièrement le dossier.

Un point marqué par Grasse, berceau officiel de la parfumerie, face à la Cosmetic Valley ?

Cet aspect de concurrence entre les territoires n’est pas entré en ligne de compte. C’est d’abord la parfumerie qui a gagné, elle est à présent reconnue telle qu’elle peut l’être réellement. Notre premier combat était celui contre les clichés. Non, le parfum, ce n’est pas que des marques et du marketing, c’est d’abord des hommes et des femmes. Ce sont eux, les praticiens, qui ont été récompensés.

L’ambassadeur français auprès de l’Unesco, Laurent Stefanini © : France Bleu Azur

Rencontre avec Laurent Stefanini, ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’Unesco

C’est une belle victoire pour Grasse, et pour la France aussi, ça apporte beaucoup au pays de présenter d’aussi beaux dossiers de candidature auprès de l’Unesco. Le processus de sélection étant très exigeant, nous étions en dialogue permanent avec les porteurs du projet, afin d’être sûrs que le sujet soit ensuite bien compris par tous les membres du comité.

Mais le dossier était convaincant. Pourquoi ? Parce qu’il était porté par une communauté structurée. C’est une victoire collective. Le label Unesco est un label d’excellence, un peu comme les étoiles Michelin. Il va surtout aider à protéger la tradition du parfum dans le pays grassois. La région et le département devront y veiller. Cela passera aussi par des liens solides à nouer avec les marques de luxe françaises.

Propos recueillis par Béatrice Boisserie, le 30 novembre 2018

Anne-Laure Hennequin : « En jouant à Master Parfums, vous bénéficiez du savoir de tous ceux qui font référence dans le domaine »

Formatrice pour des grandes marques de parfum pendant vingt ans, Anne-Laure Hennequin lance Master parfums, un quiz pour approfondir sa culture olfactive tout en s’amusant. Interview.

Formatrice pour des grandes marques de parfum pendant vingt ans, Anne-Laure Hennequin lance Master parfums, un quiz pour approfondir sa culture olfactive tout en s’amusant. Interview.

Auparfum : Qu’est-ce qui vous a amenée à créer Master Parfums ?

Anne-Laure Hennequin : La passion du parfum. Je sniffe tout depuis que je suis toute petite. Comme beaucoup de petites filles, j’avais une collection d’échantillons et de miniatures. Mais contrairement à d’autres qui étaient surtout intéressées par les jolis flacons, je les sentais, j’essayais de les reconnaître, je faisais des concours avec ma tante. Mais je n’étais pas une matheuse, et je n’ai pas été orientée vers le parfum.

Mon truc, c’était plutôt les langues, et je suis partie aux Etats-Unis puis j’ai fait une école de traduction. Comme j’avais toujours cette attirance pour le parfum, j’ai fait mon stage de fin d’études chez Clarins au service formation : j’ai traduit le manuel qui servait à former les équipes. J’ai découvert que c’était le moyen de passer un message, de transmettre une passion : j’avais trouvé ma voie. Après une formation en distribution parfums et cosmétiques (pendant laquelle je passais mes week-end comme conseillère beauté dans les grands magasins), j’ai été formatrice chez Kenzo parfums, cinq ans en France, puis quatre ans aux Etats-Unis. J’étais chargée de faire comprendre l’ADN de la marque et les nouveautés aux vendeuses. Puis j’ai eu envie de rentrer en Europe, mais pas à Paris. Et j’ai passé onze ans chez Puig à Barcelone pour m’occuper de la formation, d’abord chez Prada, puis dans tout le groupe [1].

Comment êtes-vous passée de la formation des professionnels à un jeu éducatif pour le grand public ?

A-L H : Le problème de la formation des vendeuses, c’est qu’on les forme surtout sur les nouveautés et parfois on leur apprend aussi des techniques de vente. Quand vous allez en parfumerie sélective, on vous vend les nouveautés, et de nombreuses Belles au bois dormant restent sur les étagères. C’est une approche promotionnelle axée sur l’image et la communication, et très peu axée sur le produit et ses qualités olfactives. Et c’est difficile de changer la donne.

Après avoir formé des professionnels, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire pour le consommateur directement. On observe depuis quelques années un intérêt croissant pour le parfum, qui suit celui pour le goût et la cuisine apparu au début des années 2000 : en témoigne le développement des blogs, d’Auparfum, de Nez, de Fragrantica, de musées et l’extraordinaire expansion de la parfumerie de niche. Quand on dit qu’on travaille dans le parfum, les gens sont toujours intéressés. C’est quelque chose qui génère de l’émotion, qui fait appel à nos souvenirs, qui touche tout le monde, et qui reste en même temps un peu mystérieux.

J’ai donc décidé de créer un jeu, selon le principe de l’edutainment (éducation par le jeu) que j’utilisais lors de mes formations, pour donner le sentiment aux gens qu’ils s’impliquent et qu’ils retiennent mieux ce qu’on essaie de leur transmettre.

Comment expliquer que l’éducation olfactive soit aussi délaissée ?

A-L H : L’odorat est le sens auquel on accorde le moins d’importance. Non seulement l’école ne nous apporte pas de connaissances à ce sujet, mais on ne teste même pas notre odorat, alors qu’on subit des tests depuis tout petits pour vérifier notre vue ou notre ouïe. C’est le sens le plus laissé pour compte.

Dans le même temps, tout est parfumé autour de nous : les gels douche, les lessives, les magasins, les parkings, le métro… C’est complètement dichotomique de ne pas travailler cet odorat, alors même qu’il est sollicité en permanence. Pourtant c’est à la portée de tous, tout est une question d’entraînement et précisément d’éducation. Une fois éduqués, les gens se dirigent vers la qualité – même si certains ont besoin de l’image et se diront toujours « Moi ce que je veux, c’est Charlize Theron qui se baigne dans de l’or ». Master Parfums est ma petite pierre à l’édifice.

En quoi consiste le jeu ?

A-L H : C’est un quiz avec 120 questions, de l’histoire du parfum à sa conception et à sa fabrication, en passant par les matières premières et les marques et parfums emblématiques du marché. Il y a des QCM, des vrais ou faux, des photos, et tout le monde peut jouer à partir de 14 ans, qu’on soit néophyte ou connaisseur. Pour rédiger les questions, j’ai beaucoup lu : en jouant à Master Parfums, vous bénéficiez du savoir de tous ceux qui font référence dans le domaine, mais en version ludique. Nous avons pour l’instant une version française et une version anglaise (avec des questions adaptées sur des marques plus anglo-saxonnes).

Ce quiz est un premier pas, puis en avril nous développerons un format plus olfactif et encore plus interactif avec 120 nouvelles questions, et 12 senteurs qui laisseront la possibilité de créer son parfum. Il sera lancé à l’occasion d’Esxence, le salon de la parfumerie de niche à Milan. La prochaine étape sera ensuite un véritable jeu de société avec pas moins de 4 livres et 30 accords à sentir, pour approfondir encore davantage sa culture du parfum.

Master Parfums Pocket Quiz
12 euros + frais de port
En vente sur la boutique Auparfum : https://shop.auparfum.com/boutique/curiosites/master-parfums-pocket-quiz/

[1] Propriétaire également de Paco Rabanne, Jean-Paul Gaultier, Nina Ricci, L’Artisan parfumeur ou Penhaligon’s, ndlr