Le rôle du parfumeur maison - Mathilde Laurent (Cartier) - Nez le mouvement culturel olfactif
Mathilde Laurent - Cartier

Le rôle du parfumeur maison – Mathilde Laurent (Cartier)

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Lorsqu’il est recruté par une maison, le parfumeur devient le maillon essentiel d’un véritable écosystème. Du concept jusqu’au packaging ou à la communication, il s’implique dans le développement d’une nouvelle création bien au-delà de la formule elle-même. Et, s’il assure seul l’élaboration de cette dernière, son travail est loin d’être solitaire : il est nourri par un dialogue quotidien avec des interlocuteurs au sein de la maison et parfois même en dehors, comme l’explique Mathilde Laurent, parfumeur de Cartier depuis 2005.

D’où vient l’impulsion d’un nouveau parfum ?

Chez Cartier, on est un peu comme une famille. J’ai une très grande proximité avec la direction générale et la direction marketing parfums, mais chacun de nous a un rôle bien précis, on est tous sur un pied d’égalité. L’idée d’un parfum ne vient pas d’une entité qui l’impose aux autres, mais d’une discussion permanente : on se dit « ce serait génial de faire ça », ou bien « tiens, il y a une famille olfactive qu’on n’a jamais explorée »… Pour La Panthère, par exemple, Léa Vignal Kenedi venait d’arriver au poste de directrice générale des parfums de la maison et elle m’a dit : « Je trouve cette inspiration dingue, il faut qu’on en fasse quelque chose. » Plus récemment, la collection “Les Épures de parfum” a vu le jour à partir d’une envie de parfumeur, qui était la mienne, de mettre l’odeur de la nature vivante dans un flacon, sans artifice, nue. C’est ce qui est fantastique quand on travaille en maison : il n’y a plus de rapports de pouvoir, mais une vraie collégialité, une pensée commune. C’est en cela que c’est familial.

Comment se déroule le développement ?

Une fois que l’on a l’idée de départ, on la travaille afin de délimiter un concept. On réfléchit tous ensemble au flacon, au nom, au packaging, au discours, et même à la manière dont on va déployer le projet en boutique. Une fois que l’on a cette sorte d’accord intellectuel, je commence à composer mon parfum, en totale cohérence avec le projet. Au début, je suis uniquement épaulée par ma préparatrice, Laetitia, pour mettre en place l’idée olfactivement. Contrairement à ce qui se passe ailleurs, je n’ai pas à développer plusieurs pistes pour laisser le choix mais une seule, taillée vraiment sur mesure pour le projet et la maison. Une fois que la note commence à être bien en place, je la fais sentir, j’en discute avec d’autres personnes et je prends en compte ce qui me paraît juste pour la retravailler.

Qui sont vos interlocuteurs privilégiés ?

Ça dépend des époques ! Au sein de la maison, je peux collaborer de manière très étroite avec quelqu’un pendant des années et, le jour où cette personne change, la relation change aussi, forcément… Mais mes premiers interlocuteurs restent la direction marketing et la direction générale. Par ailleurs, pour la dimension olfactive de mon travail, je peux compter sur IFF, avec qui nous avons un partenariat. Celui-ci me permet de bénéficier de la structure et de toutes les ressources d’une grande société de composition, de sa palette complète d’ingrédients, mais aussi d’être moins isolée en tant qu’artisan : j’ai des relations avec toutes les équipes, selon mes besoins, et des amis parfumeurs avec qui échanger, ce qui est crucial pour me nourrir, demeurer ouverte, ne pas me « dessécher ». Je dois aussi rester à flot en matière d’innovation et suivre l’évolution du monde de la parfumerie.

Qui décide qu’un parfum est fini ?

Les séances d’olfaction décisives se déroulent entre la direction marketing, la direction générale parfums et moi. C’est ensemble que l’on décide de ce que l’on va présenter au comité de direction de Cartier. La plupart du temps, l’essai qu’on lui fait sentir à ce dernier est final, ou presque. On peut être amené à faire du fine-tuning [de légers ajustements] derrière, mais l’idée n’est pas d’obtenir un « j’aime/j’aime pas », plutôt de s’assurer que tout va bien, pour pouvoir terminer le projet sereinement.

Cet entretien est tiré de :
Le Grand Livre du parfum – Pour une culture olfactive, 2e édition augmentée, 240 pages, Collectif, Nez éditions, 2020, 30€

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