Dans les coulisses de l'Atelier du parfumeur IFF à Grasse - Nez le mouvement culturel olfactif

Dans les coulisses de l’Atelier du parfumeur IFF à Grasse

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Inauguré en mai 2019 à Grasse, ce lieu imaginé par la maison de composition américaine comme une résidence d’artistes pour ses parfumeurs sera aussi ouvert au public deux fois par an. Visite guidée.

Une zone industrielle coincée entre une poignée de rond-points, où se succèdent parkings et bâtiments gris : « On est loin de la carte postale de Grasse, n’est-ce pas ? », s’amuse Judith Gross. Ni champs de roses à perte de vue, ni façades de marbre ornées de bas-reliefs. C’est pourtant ici qu’IFF a ouvert en mai 2019 sa « Villa Médicis du parfumeur », comme l’appelle la vice-présidente du marketing de l’innovation. L’idée ? « Créer un lieu chaleureux où les parfumeurs peuvent venir quelques jours en résidence pour travailler sur un projet, sentir de nouvelles matières premières, recevoir des clients… » Et renforcer l’ancrage d’IFF à Grasse, berceau historique du parfum longtemps délaissé, redevenu avant même son classement au patrimoine mondial de l’Unesco en 2018 the place to be pour les marques et les maisons de composition. Le géant américain avait été précurseur en rachetant dès 2000 le Laboratoire Monique Rémy (LMR), spécialiste grassois des matières premières naturelles haut de gamme. Destiné aux professionnels, l’Atelier du parfumeur ouvrira aussi ses portes au grand public deux fois par an pour des masterclasses avec des parfumeurs qui feront découvrir les bases de leur métier. Pour l’heure, c’est un petit groupe de journalistes qui découvre le lieu.

Si nous sommes au beau milieu d’une zone industrielle, c’est que nous nous trouvons bel et bien dans une usine. Une unité de production de la société de composition Fragrance Resources (rachetée par IFF en 2016) occupe en effet le rez-de-chaussée du bâtiment. Charlotte de rigueur sur les têtes et plans de travail en inox recouverts de casseroles, entonnoirs et autre ustensiles : on a l’impression d’entrer dans une cuisine professionnelle. Mais les recettes s’élaborent ici à base d’ AmberXtreme, de Cashmeran et d’iris. « Il n’y a rien d’automatisé, tout se fait encore à la main », précise le directeur de l’usine. « Etant donné l’échelle, nous pouvons aussi bien produire pour des grosses marques que pour des petites, très premium », souligne-t-il. En effet, une vingtaine d’opérateurs pèsent les formules  à la main, de quelques kilos jusqu’à 10 tonnes. 

L'atelier du parfumeur - IFF - Grasse - Edmond Roudnitska
L’atelier du parfumeur – IFF – Grasse – Edmond Roudnitska

C’est à l’étage que celles-ci sont élaborées, là où se trouve le studio de création proprement dit. Meubles et objets chinés, grandes baies vitrées laissant entrer la lumière méridionale et terrasse avec vue panoramique… Le lieu a été pensé comme une bulle idéale pour extraire les parfumeurs du stress quotidien et favoriser leur inspiration. Chacun d’entre eux a choisi un objet pour apporter sa touche personnelle aux deux bureaux : la couverture de « Tintin au pays de l’or noir » pour Julien Rasquinet, qui est belge et a travaillé à Dubaï, un rainbow maker (un cristal qui réfracte la lumière afin de créer un arc-en-ciel) pour Juliette Karagueuzoglou, une affiche « Wonderwoman » pour Bruno Jovanovic (« J’ai grandi avec Proust et les comics », résume-t-il), ou encore une sculpture représentant son nez pour Domitille Michalon-Bertier – l’artiste Anne Millot avait reproduit l’outil de travail de 9 parfumeurs IFF pour une exposition à Paris en 2015.

En cette mi-octobre, ces deux derniers commencent à réfléchir sur leur création pour le Speed Smelling, un événement donnant carte blanche aux parfumeurs de la société chaque année depuis 2009. « Je puise souvent mon inspiration dans mon quotidien, ou dans mes voyages », explique Domitille Michalon-Bertier. Cet été, elle a découvert au Brésil l’Institut Inhotim, un centre d’art contemporain couplé à un jardin botanique au milieu de la jungle. « J’ai envie de construire un parfum reposant sur cette dualité, avec un aspect naturel, organique, et un autre beaucoup plus urbain. Pour commencer, je vais ressentir les matières premières que je compte mettre en avant. » La créatrice souhaite construire sa composition autour de quatre ingrédients sourcés au Brésil. La baie rose, qui avec son effet poivré, fusant, aigu évoque des blocs de béton, voire le métal. Le maté vert, aromatique, légèrement fumé, qui sent le foin ou même un peu l’étable, à la fois rond et râpeux. Le baume de copahu, aux notes vanillées, poudrées, boisées, tabac. La fève tonka qui rappelle la paille et l’amande, avec des inflexions fumées. « Avec quelles matières les associer ? », réfléchit la parfumeuse à voix haute. « Quand je pense Brésil, je pense café. Ses notes torréfiées pourraient être cohérentes avec les facettes fumées de certains de nos ingrédients. Le Brésil, c’est aussi la forêt amazonienne et le vert. » Nous voilà devant les petits flacons d’un orgue de parfumeur à comparer les matières vertes. Le triplal, le plus feuille. L’undecavertol, plutôt aqueux. Le cis-3-hexénol, gazon anglais. La stémone aux airs de figuier. Lequel sera le plus adapté au projet ? Si le cis-3-hexenol, pas assez exotique, est éliminé d’emblée, il faudra suivre l’évolution des autres embryons de formules sur mouillette.

Bruno Jovanovic, lui, a choisi de restituer l’ambiance de « Vacances romaines » de William Wyler, « un film charmant » qu’il a revu récemment. « Pour recréer cette insouciance de l’été à Rome, et la sensualité fraîche d’Audrey Hepburn, je vais partir du territoire de la cologne, mais en lui apportant de la féminité, de la douceur, de la sophistication, pour en faire un véritable parfum », expose le parfumeur. Du cédrat et de la mandarine aux accents hespéridés joyeux et juteux, de la camomille romaine et du carvi pour la touche italienne, de l’anis pour la couleur du scooter de l’actrice dans une des scènes les plus célèbres du film, de la rose, du santal, des muscs… Mais c’est la fleur d’oranger qui tiendra le rôle principal : « elle fonctionne très bien avec un caractère cologne, et elle peut avoir ce côté à la fois séducteur et innocent que je recherche pour ma note. » Reste à trouver la fraction idéale qui pourra retranscrire ce fragile équilibre.

Voyez-vous un parfum élève la pensée – Victor Hugo

Pour cela, direction l’usine LMR (Laboratoire Monique Rémy), située à un jet de pierre de l’Atelier. En 1983, Monique Rémy crée la société avec pour objectif de fournir des matières premières de haute qualité, alors que l’adultération (c’est-à-dire dilution ou mélange avec d’autres matières) des produits est encore monnaie courante dans la région. LMR gagne rapidement ses galons de « Rolls » des ingrédients naturels grâce à un contrôle qualité très exigeant et une expertise permettant la production de « spécialités ». « Il n’y pas de première extraction ici : elle se fait sur les zones de récolte », détaille le directeur général Bertrand de Préville. Essences et concrètes arrivent du monde entier pour être transformées en extraits secondaires : absolues, distillations moléculaires, fractions… Ces dernières permettent d’accentuer ou de gommer certaines facettes des matières premières, créant des ingrédients sur-mesure (et donc difficilement copiables), selon les demandes des parfumeurs. Quand il découvre les différentes fractions de fleur d’oranger, de la plus animale à la plus transparente, en passant par des facettes presque agrume ou tubéreuse, Bruno Jovanovic a un coup de coeur pour la cinquième. « Ni trop indolée, ni trop citrus, elle a un caractère très floral, élégant, tout en restant extrêmement lumineuse. Parfaite pour Audrey Hepburn, non ? »

Deux journées portes ouvertes gratuites sont organisées chaque année, en avril et en octobre. Au programme à chaque fois, deux masterclasses avec un parfumeur IFF :

  • Découverte des bases du métier, des matières premières naturelles et synthétiques
  • Exercice de « copie » d’un ingrédient naturel

Les masterclasses pourront accueillir 20 personnes maximum (10 personnes par parfumeur). Ces derniers sélectionneront les participants, qui devront écrire un court texte pour expliquer ce qui les intéresse particulièrement dans la découverte du métier de parfumeur. 

Inscription possible le mois précédent la masterclass via le compte Instagram @artofperfumeryatiff. La date d’ouverture des inscriptions y sera également annoncée.

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