Nez, la revue… de presse – #2 – Où l’on apprend que la madeleine de Proust sent désormais plutôt l’assouplissant

Au menu de notre revue de presse, des femmes au parfum, Frédéric Malle qui nous parle de l’odeur du métro, et la puissance des souvenirs olfactifs.

Nous célébrions il y a quelques jours la journée internationale du droits des femmes, mais une question cruciale n’est toujours pas résolue : Germaine Cellier, Annick Ménardo, Mathilde Laurent ou Isabelle Doyen sont-elles des parfumeuses ? Des parfumeures ? L’Académie française vient en tout cas de se prononcer en faveur de la féminisation des noms de métiers, une révolution sous la Coupole. Mais qui ne règle pas le problème qui nous occupe. Comme le souligne l’article, « les noms en « eur » peuvent se féminiser grâce au « e » (« docteure »), sauf lorsqu’un verbe correspond au mot (« chercheur-euse »). » Le verbe parfumer existe, certes, mais correspond-il à la fonction du parfumeur… au point de devoir dire parfumeuse, comme l’on dit coiffeuse, chercheuse, patineuse ? Ou parlera-t-on plutôt de parfumeure, comme auteure, ingénieure, professeure ? Nez, de son côté, n’a toujours pas pris parti.

L’auteure Dominique Bona, membre de la commission d’étude sur la féminisation des noms de métiers dont le rapport a été adopté, dans son habit d’académicienne à Paris, en octobre 2014. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Elle n’était pas parfumeure, ni parfumeuse, mais c’est une des femmes qui a sûrement eu le plus d’influence sur la parfumerie contemporaine : Gabrielle Chanel a fait l’objet d’un documentaire de Jean Lauritano diffusé sur Arte (et disponible jusqu’au 1er mai). « Les guerres de Coco Chanel » retrace le parcours de la jeune modiste, devenue le symbole d’une élégance à la française, et confronte la légende à ses zones d’ombre. Ainsi de cette « guerre du parfum » qui pendant le second conflit mondial oppose la créatrice, collaboratrice zélée et antisémite (de plus en plus) avérée, aux frères Wertheimer, les propriétaires juifs de la société des Parfums Chanel. Cette lutte se solde pour elle par une défaite, mais la fait finalement accéder à la richesse : ses parfums lui rapporteront jusqu’à sa mort un million de dollars par an.

Elle sera peut-être à l’origine du futur n°5 : une autre femme se lance en parfumerie, Carine Roitfeld. L’ex-rédactrice en chef du Vogue français a annoncé durant la Fashion week parisienne la création de sa ligne de parfums grâce à une campagne d’affichage la dévoilant nue. L’ex-prêtresse du porno chic a travaillé avec trois parfumeurs pour créer sept compositions incarnant sept amours dans sept villes « iconiques ». A découvrir en mai.

Campagne Wild Posting Carine Roitfeld Parfums

C’est un homme, et « Le Figaro Madame » l’a interrogé sur les parfums pour hommes. Dans une interview à l’hebdomadaire féminin, Frédéric Malle se réjouit notamment que « cette idée idiote qui consiste à croire qu’on est plus masculin si on se laisse aller est en train de disparaître ». L’éditeur de parfums se confie également sur ses souvenirs olfactifs, de l’odeur du métro parisien (« C’est l’odeur de mon enfance ») à l’Eau sauvage de Dior (« J’ai grandi en portant ce parfum »).

De souvenirs olfactifs, il est aussi question dans le Ted Talk donné par la parfumeure américaine Holladay Saltz, qui a fondé la marque de niche Apoteker Tepe. Interrogeant régulièrement des gens sur leurs madeleines de Proust, elle s’est rendue compte que beaucoup d’entre eux citaient… des détergents, assouplissants et autres produits d’entretien. Ce qui la conduit à s’interroger sur l’influence des marques sur notre mémoire olfactive, nos émotions, nos comportements, et même notre cerveau.

« Demain, toutes les marques s’empareront du pouvoir du parfum », prophétise d’ailleurs le fondateur de l’agence de marketing olfactif Emosens sur le site Influencia. « Alors que l’on connaît parfaitement et depuis longtemps les effets de l’odorat sur la mémoire et l’humeur, c’est paradoxalement le sens qui a été, jusque-là, le moins exploité commercialement », note-t-il. Confidentiel il y a encore quelques années, le marketing olfactif gagnerait de plus en plus de terrain, jusqu’aux cliniques et aux appartements témoins, dans un monde « où prime l’expérience ».

Les nouvelles attentes des consommateurs sont en train de redistribuer les cartes du marché de la parfumerie, comme le souligne un état des lieux très complet publié sur le site The Good Life. Entre la parfumerie sélective qui tend à s’essouffler, plombée par un manque d’inspiration et une distribution qui montre des signes de faiblesse, et les marques de niche qui connaissent une croissance soutenue, le fossé va-t-il se combler ? La voie du succès est en tout cas ouverte pour des projets hybrides comme les parfums H&M, marchant dans les pas de Jo Malone, mais à prix fast fashion.

Pour terminer cette revue de presse, un podcast du site Perfumer and Flavorist consacré à l’anosmie (en anglais), à l’occasion de la journée mondiale consacrée à ce trouble de l’olfaction, qui avait lieu le 27 février. L’universitaire Nancy Rawson y évoque notamment les dernières avancées de la science pour protéger et restaurer notre odorat, et l’importance de faire travailler et de cultiver son nez.

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Nez, la revue… de presse – #1 – Où l’on apprend que la Suisse est peut-être bien l’autre pays du parfum…

Le numéro 1 de la revue de presse de Nez vous parle d’olfaction, de Suisse et de communication avec les dieux.

La rubrique “Nez, la revue… de presse” veut vous révéler, tous les 15 jours, l’activité effrénée qui se déploie sur internet et ailleurs autour de l’olfaction et du parfum.

Bienvenue dans ce premier numéro !

Au menu de l’actualité parfumée cette semaine : des voisins helvétiques qui n’en finissent plus de se passionner pour les odeurs, le parfum du diable, de Dieu, et la disparition du designer Serge Mansau.

Si la Suisse est plutôt réputée pour sa neutralité et son calme feutré, c’est une véritable frénésie qui semble s’être emparée du pays. L’objet de cette soudaine agitation ? Le parfum, et l’odorat sous toutes ses formes. Il faut dire que l’actualité culturelle s’y prête, avec pas moins de deux expositions sur le sujet à Lausanne en ce moment, souligne la bien nommée Nectar, une émission radio de la RTS. Elle offre à ses auditeurs une visite au Musée de la Main pour « Quel flair! odeurs et sentiments » et au Musée de design et dʹart contemporain pour « Nez à Nez, Parfumeurs contemporains », avant de donner la parole à deux parfumeurs. Isabelle Doyen retrace son parcours, depuis le « mystère du parfum » que dégageaient les femmes, et qui l’intriguait tant enfant, à sa rencontre avec Annick Goutal autour d’une idée de « rose qui sent la poire ». Quant à Lorenzo Villoresi, il s’interroge sur la part de l’artisanat et de la science dans son travail.

Sur la RTS toujours, l’émission de radio Vertigo s’intéresse de plus près au processus créatif qui mène à la naissance d’un parfum. Rodrigo-Florès Roux et Céline Ellena, dont les créations sont présentes au Mudac, disent tout sur le travail du parfumeur et le fonctionnement de l’industrie, du brief à l’importance du marketing, en passant par l’apport personnel du créateur. « Mon métier est de traduire », nous dit Céline Ellena. « Je parle une langue qui est celle de l’odorat, et j’essaie de traduire en odeur les mots que j’entends ». (Vous retrouverez d’ailleurs des entretiens avec les parfumeurs cités ici, et tous ceux présentés au Mudac, dans le livre qui réunit ces deux expositions, paru chez Nez éditions, Sentir, ressentir. Parfumeurs, odeurs et émotions.)

La photographe Virginie Otth, elle, a traduit des odeurs en images. Son travail fait l’objet d’une autre exposition, Sillages, au Photoforum Pasquart de Bienne. On y retrouve, sur ce thème olfactif, les travaux de Christelle Boulé, Olga Cafiero, Roberto Greco et Thibault Jouvent.

Au delà de cette effervescence événementielle  autour de l’olfaction, la Suisse fait figure de capitale du parfum, nous rappelle l’émission télé A bon entendeur, car les plus grandes entreprises mondiales du secteur ont leur siège dans le pays. Pour décrypter les coulisses de l’industrie, le programme de la RTS Un fait intervenir les parfumeurs Alberto Morillas et Marc-Antoine Corticchiato, mais aussi Yohan Cervi, bien connu des lecteurs de Nez et Auparfum.

Le site d’information Le Temps s’est lui aussi intéressé à cette Silicon Valley des odeurs suisse, regroupant des centaines de sociétés dans la région. Une concentration « que le canton doit à sa maîtrise de la chimie organique », écrit le quotidien, dans un « Grand Format » très riche où l’on apprend entre autres que le citron est connoté « odeur de poisson » en Chine, et que, concurrence oblige, les employés des sociétés Givaudan et Firmenich ne peuvent être en couple, tels des Roméo et Juliette du lac Léman.

D’amour et de parfum, il est aussi question au Japon, où les jeunes femmes peuvent s’offrir l’odeur de leur héros de jeu vidéo préféré, avec lequel elles entretiennent des relations amoureuse virtuelles, lit-on sur le blog hébergé par Libération Les 400 culs. « Est-il possible de commercialiser le sentiment amoureux ? », s’interroge l’auteur Agnès Giard. Oui, répond le leader du secteur : « D’une certaine manière, elles s’enveloppent dans l’odeur de cet homme comme s’il les prenait dans ses bras.» Le prochain carton prévu ? Le parfum de Ruki, un vampire « irrésistiblement sadique et séduisant », un des héros préférés des amatrices du jeu « Diabolik Lovers ».

Après le parfum du diable, c’est de celui de Dieu dont il question sur le site The Conversation. Michaël Girardin, docteur en histoire ancienne, nous raconte l’odeur du temple de Jérusalem dans l’Antiquité. La bible donne deux recettes de parfums strictement réservés à Dieu. Les citations et traductions sont trop approximatives pour espérer les reconstituer avec certitude, mais ils contenaient probablement de la myrrhe, du storax, de l’ambre, du galbanum, de l’encens. « Il existait donc une odeur du sacré, une odeur que les fidèles associaient sans doute à la présence de Dieu », souligne l’article.

crédits : PixabayCC BY-SA


Si ces parfums divins étaient brûlés, ou servaient à oindre les objets du culte, nos parfums profanes modernes ne se conçoivent pas sans flacon. Dolce Vita pour Dior, Flower pour Kenzo, Fidji pour Guy Laroche, Organza pour Givenchy, Insolence pour Guerlain, Eau des Merveilles pour Hermès, Déclaration pour Cartier, Idole pour Lubin, For Her pour Narciso Rodriguez… Serge Mansau, qui en avait créé plus de 300, vient de nous quitter. Fragrantica lui rend hommage, rappelant notamment cette citation : « Je dis souvent que faire un parfum, c’est la même chose que monter une pièce de théâtre : avec, dans le rôle du texte, la fragrance elle-même, dans celui du décor, l’étui et, à titre d’acteur vedette, le flacon. »

Et c’est ainsi que les mouillettes ne servent pas qu’à déguster les œufs !

Virginie Roux : « La Place veut donner du sens au parfum »

Rencontre avec Virginie Roux, créatrice d’un espace culturel dédié au parfum : La Place.

S’offrir un flacon d’une marque tellement niche qu’on ne la trouve nulle part ailleurs en France, assister à la performance d’une danseuse inspirée par des parfums, écouter une conférence sur les femmes parfumeurs, participer à une séance de méditation olfactive… Autant de possibilités offertes par La Place. Niché depuis septembre dans une rue discrète du quartier Montorgueil à Paris, cet espace hybride entre parfumerie, galerie d’art et espace de conférences a été imaginé par Emmanuel Pierre, architecte et designer, et Virginie Roux, fondatrice de la marque Au pays de la fleur d’oranger. Elle a répondu aux questions de Nez.

La Place, Art et parfum

Comment définissez-vous La Place ?

C’est une sorte d’incubateur pour des créatifs talentueux, mais aussi une galerie d’art, un think tank, un centre culturel et artistique… Notre concept est évolutif, comme une installation ! L’idée qui nous a guidés, c’est que l’union fait la force. Après avoir fondé ma propre maison, Au pays de la fleur d’oranger, je rencontrais beaucoup de petites marques sur des salons qui me disaient « J’aimerais avoir une boutique à Paris, mais c’est impossible ». Nous avons tous les mêmes problèmes de communication et de finance. Il faut donc mutualiser. J’ai décidé de créer ce lieu avec Emmanuel en se distinguant de ce qui existe déjà : nous ne sommes pas une simple parfumerie, mais nous voulons donner du sens au parfum. En le confrontant à divers arts (sculpture, peinture, photo, mais aussi danse, musique, poésie), et en organisant des événements autour de la culture olfactive, des conférences, des ateliers, des expositions, des vernissages… Cela fait de La Place un lieu de rencontre, un lieu pour être visible, pour s’exprimer, pour recevoir sa clientèle. De ces rencontres, il y a des projets communs qui naîtront. Nous essayons d’être une référence, « the place to be ». Notre concept hybride intrigue beaucoup de grandes marques qui viennent voir ce que nous proposons.

Quels sont les prochains événements à venir ?

Nos expositions durent à peu près un mois : après les œuvres de la sculptrice Cristina Marquès et du peintre Ray Renaudin consacrées à la vibration, nous accueillons à partir du 3 mars la photographe Anna Shumanskaia, qui a travaillé sur la nudité au féminin. L’exposition donnera lieu à des performances les 8, 16 et 21 mars.

Côté olfactif, dès le 6 mars, Eléonore de Staël, parfumeur qui avait remporté le premier concours Corpo 35 et qui travaille en 100% naturel, nous proposera une approche ludique sur le thème du voyage intérieur. Quelle résonance peut avoir le parfum dans notre quotidien ? Il y aura douze matières premières à découvrir, associées à certaines vertus (l’ancrage pour le vétiver, la joie pour l’ylang ylang…) et quatre créations d’Eléonore élaborées entre autres avec ces matières. Le jeu sera de retrouver quel parfum correspond à quelle vertu. Le 12 mars, sa mère, qui est professeur de yoga, animera une séance de méditation olfactive pour préparer le corps à recevoir le parfum.

Puis en mai nous avons prévu une exposition avec des œuvres de sept artistes dédiées à la fleur et au parfum, et une autre sur la Provence, ce qui permettra de parler de Grasse et du classement des savoir-faire liés aux parfums au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

Et concernant les conférences ?

Nous recevrons à nouveau l’historienne Annick le Guérer, qui nous parlera des épices dans le parfum le 7 mars à 18h, et des routes de l’encens le 9 avril à 18h. Eléonore donnera pour compléter son exposition une conférence sur le parfum au naturel 9 mars à 18h. Jérôme Dinand nous apprendra tout sur l’Asie et l’art du flacon le 26 mars à 18h. Je précise que toutes nos conférences sont gratuites.

Comment êtes-vous arrivée dans le monde du parfum ?

Il a fallu tout un cheminement, parce que je suis juriste à la base ! D’ailleurs aujourd’hui je continue à conseiller des start up dans des domaines hors parfum, notamment tournées vers l’Afrique.

Mais ma famille était productrice de fleur d’oranger et de rose en pays grassois, et j’ai créé ma marque Au pays de la fleur d’oranger il y a vingt ans. Quand j’ai commencé, on me regardait avec de grands yeux : la tendance à l’époque était plutôt à la rose, et on parlait très peu de fleur d’oranger. Surtout, dans l’imaginaire de la plupart des gens, la Côte d’Azur, ça reste la lavande. Alors qu’elle pousse bien plus haut… Le pays de Grasse, ce sont plutôt les agrumes, le jasmin, la rose, le mimosa, l’oranger. Je voulais amener les gens dans ce terroir. Au début je faisais des cosmétiques, de l’alimentaire, puis j’ai lancé mes propres créations avec des parfumeurs, en gardant cette idée de mise en valeur d’un terroir, puis en menant une réflexion sur la filiation, à travers l’Eau de Madeleine, hommage à ma grand-mère, ou L’Eau de Gina, ma mère d’origine italienne. La thématique du droits des femmes et de leur liberté est aussi une constante, avec l’Eau de Virginie lien vers AOA 2018, une tubéreuse contrastant avec un mimosa très animal, Liberté Bohème, Poudre de Liberté… On retrouve finalement la juriste.


La Place
9 rue Française
75002 Paris

Du mardi au samedi 13h15-20h15, le dimanche 14-18h

La liste des marques à retrouver à La Place : Au Pays de la fleur d’oranger, July of St Barth, Absolument parfumeur, Maison Micallef, Paul Emilien, Rose et Marius, Hersip, Rosendo Mateu, Promenade à Auvers, Coquillete Paris, Affinessence, Pont des arts, Elementals, Scentys, State of Mind, Le Jardin retrouvé, Eutopie.

Et les publications de Nez éditions bien sûr !

Anne-Laure Hennequin : « En jouant à Master Parfums, vous bénéficiez du savoir de tous ceux qui font référence dans le domaine »

Formatrice pour des grandes marques de parfum pendant vingt ans, Anne-Laure Hennequin lance Master parfums, un quiz pour approfondir sa culture olfactive tout en s’amusant. Interview.

Formatrice pour des grandes marques de parfum pendant vingt ans, Anne-Laure Hennequin lance Master parfums, un quiz pour approfondir sa culture olfactive tout en s’amusant. Interview.

Auparfum : Qu’est-ce qui vous a amenée à créer Master Parfums ?

Anne-Laure Hennequin : La passion du parfum. Je sniffe tout depuis que je suis toute petite. Comme beaucoup de petites filles, j’avais une collection d’échantillons et de miniatures. Mais contrairement à d’autres qui étaient surtout intéressées par les jolis flacons, je les sentais, j’essayais de les reconnaître, je faisais des concours avec ma tante. Mais je n’étais pas une matheuse, et je n’ai pas été orientée vers le parfum.

Mon truc, c’était plutôt les langues, et je suis partie aux Etats-Unis puis j’ai fait une école de traduction. Comme j’avais toujours cette attirance pour le parfum, j’ai fait mon stage de fin d’études chez Clarins au service formation : j’ai traduit le manuel qui servait à former les équipes. J’ai découvert que c’était le moyen de passer un message, de transmettre une passion : j’avais trouvé ma voie. Après une formation en distribution parfums et cosmétiques (pendant laquelle je passais mes week-end comme conseillère beauté dans les grands magasins), j’ai été formatrice chez Kenzo parfums, cinq ans en France, puis quatre ans aux Etats-Unis. J’étais chargée de faire comprendre l’ADN de la marque et les nouveautés aux vendeuses. Puis j’ai eu envie de rentrer en Europe, mais pas à Paris. Et j’ai passé onze ans chez Puig à Barcelone pour m’occuper de la formation, d’abord chez Prada, puis dans tout le groupe [1].

Comment êtes-vous passée de la formation des professionnels à un jeu éducatif pour le grand public ?

A-L H : Le problème de la formation des vendeuses, c’est qu’on les forme surtout sur les nouveautés et parfois on leur apprend aussi des techniques de vente. Quand vous allez en parfumerie sélective, on vous vend les nouveautés, et de nombreuses Belles au bois dormant restent sur les étagères. C’est une approche promotionnelle axée sur l’image et la communication, et très peu axée sur le produit et ses qualités olfactives. Et c’est difficile de changer la donne.

Après avoir formé des professionnels, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire pour le consommateur directement. On observe depuis quelques années un intérêt croissant pour le parfum, qui suit celui pour le goût et la cuisine apparu au début des années 2000 : en témoigne le développement des blogs, d’Auparfum, de Nez, de Fragrantica, de musées et l’extraordinaire expansion de la parfumerie de niche. Quand on dit qu’on travaille dans le parfum, les gens sont toujours intéressés. C’est quelque chose qui génère de l’émotion, qui fait appel à nos souvenirs, qui touche tout le monde, et qui reste en même temps un peu mystérieux.

J’ai donc décidé de créer un jeu, selon le principe de l’edutainment (éducation par le jeu) que j’utilisais lors de mes formations, pour donner le sentiment aux gens qu’ils s’impliquent et qu’ils retiennent mieux ce qu’on essaie de leur transmettre.

Comment expliquer que l’éducation olfactive soit aussi délaissée ?

A-L H : L’odorat est le sens auquel on accorde le moins d’importance. Non seulement l’école ne nous apporte pas de connaissances à ce sujet, mais on ne teste même pas notre odorat, alors qu’on subit des tests depuis tout petits pour vérifier notre vue ou notre ouïe. C’est le sens le plus laissé pour compte.

Dans le même temps, tout est parfumé autour de nous : les gels douche, les lessives, les magasins, les parkings, le métro… C’est complètement dichotomique de ne pas travailler cet odorat, alors même qu’il est sollicité en permanence. Pourtant c’est à la portée de tous, tout est une question d’entraînement et précisément d’éducation. Une fois éduqués, les gens se dirigent vers la qualité – même si certains ont besoin de l’image et se diront toujours « Moi ce que je veux, c’est Charlize Theron qui se baigne dans de l’or ». Master Parfums est ma petite pierre à l’édifice.

En quoi consiste le jeu ?

A-L H : C’est un quiz avec 120 questions, de l’histoire du parfum à sa conception et à sa fabrication, en passant par les matières premières et les marques et parfums emblématiques du marché. Il y a des QCM, des vrais ou faux, des photos, et tout le monde peut jouer à partir de 14 ans, qu’on soit néophyte ou connaisseur. Pour rédiger les questions, j’ai beaucoup lu : en jouant à Master Parfums, vous bénéficiez du savoir de tous ceux qui font référence dans le domaine, mais en version ludique. Nous avons pour l’instant une version française et une version anglaise (avec des questions adaptées sur des marques plus anglo-saxonnes).

Ce quiz est un premier pas, puis en avril nous développerons un format plus olfactif et encore plus interactif avec 120 nouvelles questions, et 12 senteurs qui laisseront la possibilité de créer son parfum. Il sera lancé à l’occasion d’Esxence, le salon de la parfumerie de niche à Milan. La prochaine étape sera ensuite un véritable jeu de société avec pas moins de 4 livres et 30 accords à sentir, pour approfondir encore davantage sa culture du parfum.

Master Parfums Pocket Quiz
12 euros + frais de port
En vente sur la boutique Auparfum : https://shop.auparfum.com/boutique/curiosites/master-parfums-pocket-quiz/

[1] Propriétaire également de Paco Rabanne, Jean-Paul Gaultier, Nina Ricci, L’Artisan parfumeur ou Penhaligon’s, ndlr

Cinquième Sens ouvre le premier laboratoire de parfumerie partagé

Le centre de formation dédié au parfum Cinquième sens ouvre le premier laboratoire de parfumerie partagé, qui offre un libre accès à des centaines de matières premières, pour travailler son odorat ou composer, que l’on soit professionnel ou amateur.

 
En plus de son catalogue de formations olfactives dispensées depuis 1976, Cinquième sens ouvre le premier espace de travail et de laboratoire partagés, dédié au parfum, que le public vient de découvrir à l’occasion d’une journée portes ouvertes pendant les Rives de la beauté. 

Juliana, Andresa et Mariana échangent ainsi leurs impressions autour de mouillettes embaumant l’absolue de rose damascena, l’essence de vétiver ou le n°5 de Chanel. Les trois Brésiliennes sont étudiantes pour devenir parfumeuses à l’Isipca (Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire) : « Il faut bien réviser en attendant la rentrée », s’amusent-elles.

L’offre de base donne accès à un espace de coworking traditionnel, avec wifi et café Nespresso, et la possibilité de consulter le site de l’Olfathèque (la base de données maison qui répertorie parfums, matières premières, familles olfactives et parfumeurs). Une deuxième formule permet en outre de sentir 450 matières premières de la parfumerie et 550 parfums du marché, et de feuilleter 250 livres dédiés au parfum. Quant à la formule la plus complète, elle permet de travailler dans le fameux laboratoire partagé. Six postes de pesée, avec 80 matières premières incontournables en solution à 5% dans l’éthanol sur chaque poste, dont les qualités naturelles proviennent de la société Accords et parfums (plus 320 supplémentaires en libre service sur un stock commun), et tout le matériel et la verrerie nécessaire. « On dirait vraiment le laboratoire de l’école », juge Célia, 22 ans, étudiante en master Arômes et parfums à Montpellier, qui a fait spécialement le voyage à Paris pour la journée. « En ce moment, j’ai accès à tout ce qu’il me faut, mais quand j’aurai terminé mon Master l’année prochaine, ce ne sera plus le cas. C’est donc un endroit qui pourrait m’être très utile. »

Beaucoup de visiteurs du jour veulent faire de la création de parfums leur métier sans avoir de laboratoire à disposition et s’enthousiasment devant cette perspective nouvelle. « C’est très compliqué de se constituer un labo : il y a la question de la conservation des matières, les quantités à gérer, les commandes à passer… », énumèrent Béatrice Egemar, romancière passionnée de parfum et Stéphanie, ancienne évaluatrice en parfumerie, qui viennent de terminer une formation de designer olfactif chez Cinquième sens. « Pour l’instant, je travaille chez moi, c’est très cher d’avoir tout le matériel, et je peux vous dire que parfois ça sent fort, c’est difficile », ajoute Carole, qui se reconvertit. « J’ai suivi une formation ici pour devenir parfumeur-créateur l’année dernière, et revenir dans ce nouveau cadre me paraît la suite logique pour pratiquer et avoir un suivi au long cours. »

Jennifer, elle, a accès à toutes les matières premières et à tout le matériel nécessaire pour formuler en tant qu’étudiante à l’Isipca, mais voit ce laboratoire partagé comme un espace de liberté : « A l’école, on ne crée que pour être notés par les profs, tout est cadré, scolaire. Il n’y a pas d’espace pour exprimer sa créativité de manière personnelle, ce qui sera possible ici. »

L’esprit collaboratif du coworking est-il vraiment adapté au monde du parfum, traditionnellement décrit comme cultivant le secret et l’individualisme ? « Au contraire, c’est génial, il faut démystifier ce travail du parfumeur dans sa tour d’ivoire », s’exclame Gérald Ghislain, fondateur de la marque Histoire de parfums. « La nouvelle génération est davantage dans le partage. Un lieu de rencontre, c’est la chance de pouvoir donner et demander des conseils », estime Célia, l’étudiante de Montpellier. « C’est compliqué d’être seul quand on crée », renchérit Carole. « Travailler ici, ça peut aussi permettre des rencontres enrichissantes, et peut-être faire naître des projets. » La jeune femme échange déjà ses coordonnées avec Gwenaëlle, qui travaille dans la propriété industrielle dans le secteur du luxe.

Mais nul besoin d’être parfumeur ou d’aspirer à l’être pour venir comparer jasmin Sambac et jasmin Grandiflorum ou même les marier dans une composition de son cru. L’espace est également ouvert aux particuliers passionnés, puisqu’« on peut apprendre le piano sans pour autant vouloir être pianiste », souligne Isabelle Ferrand. Si aucun diplôme n’est requis, il vous faudra néanmoins réussir un test d’aptitude à la manipulation en laboratoire avant de pouvoir jouer au petit chimiste et peser vos formules.

Cinquième sens
16 rue de Monttessuy
75007 Paris
www.cinquiemesens.com/coworking