Roberto Greco : « Avec Œillères, j’ai voulu arrêter le temps »

Roberto Greco expose en ce moment à la galerie parisienne Nec Nilsson et Chiglien sa série de photographies Œillères, qui s’accompagne d’un “Objet parfumant” composé par Marc-Antoine Corticchiato, le fondateur et parfumeur de Parfum d’empire. Intriguée par le caractère hors-norme et extrême de cette composition, j’étais curieuse de lui poser quelques questions sur la genèse de cette étrange cocréation si singulière…

 

 

Nez : Comment a commencé le projet Œillères, et l’idée d’une création avec Marc-Antoine Corticchiato ?

Roberto Greco : Il y a deux ans, quand j’ai voulu réaliser cette création olfactive, je ne pensais vraiment pas que ce serait possible de le faire avec Marc-Antoine, mais j’ai quand même tenté le coup, et il a été finalement intrigué par mon projet et son univers, qui mêlait fleurs et corps. Je lui ai montré quelques photos et lui ai proposé d’interpréter à sa manière, comme une carte blanche, mais il a préféré que nous discutions ensemble des différentes possibilités qui se présentaient.

Comment avez-vous défini une direction, alors ?

Lorsque Marc-Antoine m’a demandé ce que je voulais vraiment, j’ai mentionné un floral d’un vert sombre, fané, qui jouerait la carte du pétale sec, et de la tige moite. Avec le temps, je souhaitais qu’on s’approche de la peau, d’une intimité quelque peu dérangeante, d’une “carnalité”, une véracité, sans oublier l’aspect minéral qui rappellerait les corps photographiés à la manière de sculptures de marbre. Marc-Antoine a levé les yeux au ciel, criant au délire de ma part ! Heureusement je ne l’ai pas écouté, et j’ai suffisamment cru en son génie pour suivre mon idée et la concrétiser. Pendant ces deux ans de création, c’est bien de cette “anti-fleur” dont il s’agissait.

 

 

Qu’est-ce qui a orienté les choix de matières, ensuite ?

Après de nombreux essais, Marc-Antoine a amené cette idée d’un accord autour de l’absolue de foin, de l’essence de camomille et de l’essence de styrax. Puis il a intégré l’absolue de genêt, et là on a su que c’était bon, qu’on était sur la bonne piste. Car le genêt donne cette sensation olfactive de pollen, qui incarne finalement toutes les fleurs, et non pas une en particulier, il apporte aussi un aspect miellé, qui évoque un côté daim, que je recherchais, pour reproduire l’effet peau.

Pour faire le lien avec les corps que l’on voit sur tes photos ?

Ce que j’ai voulu exprimer dans ma série, c’était l’idée d’arrêter le temps : arrêter les fleurs qui fanent, mais aussi prendre le temps de contempler un corps, quel qu’il soit, je voulais quelque chose comme un “silence qui gronde” !  C’est donc ce grondement qu’on retrouve dans l’ouverture assez violente d’Œillères, finalement. Mais après ça s’apaise, avec l’héliotrope et la fève tonka, qui apportent plus de chuchotement. Quant au styrax, qui est très présent, il débute avec un côté “pneu”, puis évolue sur un aspect plus “cire de bougie”. Il y a aussi un accord champignon qui donne un effet de craie.

 

On pense à pas mal de parfums classiques en le sentant, c’était voulu ?

Sans doute, car au départ de nos réunions avec Marc-Antoine, je lui ai amené les parfums que je portais et que j’aimais : Grey Flannel et Kouros étaient les premiers “benchmarks”, puis Cuir Mauresque et Knize Ten ont été évoqués…

Il y a une dimension très charnelle aussi, c’est vraiment humain, plus qu’animal finalement ?

Oui, ça sent la peau, c’est ce que je voulais, même s’il y a des notes animales comme du castoréum et de la civette (reconstituées), le cumin donne aussi ce côté peau moite. Et puis l’essence de camomille, qui a des facettes à la fois aromatiques, fruitées (coing), liquoreuses, foin…  elle est normalement très peu peu dosée dans les parfums, mais là, il y en a beaucoup !

Pourquoi ce nom “Objet parfumant” ?

Ce nom est une volonté de ma part, car je ne voulais faire ni un parfum, ni une eau de parfum ou une eau de toilette, ni un parfum d’ambiance… Je ne pensais même pas le vendre au départ ! Donc en fait, depuis le début, Marc-Antoine n’a pas eu de limitations sur sa formule…

Il semblerait qu’il se soit un peu “lâché” sur certains dosages, non ?

Oui, notamment sur l’absolue de foin, et les essences de camomille et de styrax, qui sont plus présentes que d’habitude, mais ça reste raisonnable, tout de même !

 

Propos recueillis en novembre 2017.

Merci à Marc-Antoine pour sa relecture et son approbation !

 

3 thoughts on “Roberto Greco : « Avec Œillères, j’ai voulu arrêter le temps »”

  1. Bonjour,

    Très heureuse de recevoir la newsletter de NEZ, mais j’ai toujours autant de difficultés pour acheter le magazine en kiosque ou même chez mon marchant de journaux ??? puis je recevoir un abonnement svp ???
    Merci
    France

  2. Œillères, mon dernier délice !
    Et un lien, pour moi immédiat, avec l’univers de la conteuse Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la Femme sauvage.

    Il m’a dit : « C’est un Objet Parfumant.
    — Un objet ? »

    Il était posé là, comme une fleur dans son herbier, un peu impressionnant.

    La touche de papier entre le pouce et l’index, la main attrape le flacon, et…ce n’est pas une fleur. Nature animale ! Elle prend vie. C’est sombre et doux, j’esquisse un sourire. Je glisse la touche dans mon sac.

    Le lendemain en l’ouvrant, s’en échappe une odeur, haletante, qui palpite, humide, résine brûlante et fraîcheur minérale.

    Toute la journée, le doux hurlement du parfum m’accompagne. Et moi, élégante animalité, je suis la Femme sauvage.

    Au brasier du couchant, le jour s’évapore. Je me love pour la nuit dans cette fourrure enivrante.

    Il m’avait dit : « C’est un Objet Parfumant.
    — Un objet ? »

    Devenu talisman.

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