“Le nez des illustrateurs” : Rémi Malingrey, dessinateur de presse et illustrateur

Pour le troisième numéro de Nez, la revue olfactive, nous avons demandé à des illustrateurs de partager avec nous leurs souvenirs et leurs références olfactives… Et nous avons eu la chance de récolter de nombreuses réponses.

Faute d’avoir pu toutes les publier dans les pages consacrées à cette rubrique dans la revue papier (p.9-11), nous leur dédions ici un espace qui vous offrira, nous l’espérons, un prolongement agréable à la lecture du “Nez des  illustrateurs”.

Nous vous présentons aujourd’hui le dernier illustrateur de notre série : Rémi Malingrey.

 

 

Dessinateur de presse et illustrateur depuis les années 80, son travail a été de nombreuses fois exposé dans des musées et galeries. Il a publié notamment Chagrin mode d’emploi  et Fumer de l’argent rend pauvre, aux éditions Verticales.

 

-Quel est ton parfum ?

Je n’en ai pas. Mettre du parfum est un geste qui ne m’est pas naturel. Je reconnais celui que j’aimerais bien quand je le croise, mais je ne fais jamais l’effort de le trouver. J’aime bien quand mes vêtements sentent le feu de bois, mes cheveux la rivière ou mes doigts la terre.

-Ta madeleine de Proust ?

C’est l’odeur du foin pour les lapins que je retournais à la fourche quand j’étais môme pour le faire sécher d’un côté puis de l’autre. Mais aussi l’odeur du poulailler, chaude et suave où naissent les poussins. Ou encore le tilleul sur la place du village. Ce n’est plus une madeleine, c’est la boîte !

-Ton pire souvenir olfactif ?

L’odeur du ventilo qui crame un jour de départ en vacances en pleine canicule dans la voiture chargée à bloc au milieu des bouchons à mille kilomètres du bateau réservé depuis six mois pour une traversée vers la Corse le lendemain matin. Le dépanneur nous a conseillé de finir pied au plancher pour ventiler le moteur le plus possible et de mettre le chauffage à fond dans les montées… On l’a fait !

-Et tes dessins, ils sentent quoi ?

Mes dessins sentent la déconne. Les couleurs qui pètent. L’élégance et la trivialité. Une odeur de cirque et de coulisses.

 

Rémi Malingrey nous a offert en prime un texte inédit que nous vous livrons ici :

Mon papy

Mon papy est épatant, la semaine dernière, il s’est offert deux gardes du corps armés pour la journée en passant par une agence moscovite, il les a fait venir dans son salon et il a fait comme les mecs dans les films, ceux qui montent avec une prostituée et qui passent la nuit avec elle sans la toucher, juste à la contempler en parlant philosophie, le truc, tu n’y crois pas une seconde, il a fait pareil avec les portes flingues, il leur a dit, les gars rangez votre artillerie et sortez vos biscoteaux, on va aller secouer le mirabellier dans le verger du fond, tu penses, les mecs, ils se sont dits, il nous fait le coup de l’intello avec la pute, mais ils n’ont pas moufté et ils ont secoué proprement les branches du vieil arbre, l’une après l’autre, pour mon papy et ils ont rempli un beau cageot de mirabelles dorées, oranges même, mûres à point, prêtes pour la tarte et papy il a dit, on rentre à la maison, le four est chaud la pâte est prête, y a plus qu’à rouler, alors ils ont dénoyauté les mirabelles puis ils ont passé leurs mains collantes sous le robinet d’eau claire, la tarte est allée au four et papy est sorti fumer une pipe pendant que les deux ruskofs comparaient leurs calibres, un Beretta 89, l’année de la chute du mur et un Popov 1890, l’année de la naissance de Groucho Marx, mais bientôt la maison s’est remplie de cette odeur indicible comme on dirait qu’elle se remplit de bonheur, le parfum des fruits juteux qui cèdent à la chaleur sur la pâte sucrée qui caramélise doucement, papy a dit aux deux petites frappes qu’il allait être l’heure de gagner leur croûte, vous sortez vos pétards les gars et vous ne laissez plus rentrer personne, il a sorti la tarte du four, puis il s’en est coupé une part et s’est laissé glisser dans ses souvenirs d’enfance quand cette même odeur envahissait la maison, envahissait tout son esprit, tous les pores de sa peau et pénétrait même jusque dans son short, que la vie était simple et que rien ne pouvait lui arriver puisqu’il avait dix ans et l’éternité devant lui et à cette pensée, papy verse une larme de bonheur, il enfonce son dentier dans sa part de tarte encore fumante, les épaules secouées par une émotion enfantine, alors vous comprenez faudrait pas que quelqu’un déboule à ce moment précis et gâche l’émotion de papy, c’est sacré l’émotion d’un papy, c’est pour ça qu’il se paye deux portes flingues papy, pour pouvoir sangloter peinard sur sa part de tarte aux mirabelles sans que personne déboule inopinément.

 

 

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